L’écriture est à l’origine du développement de l’organisation humaine que nous connaissons aujourd’hui. Elle a permis l’épanouissement de très nombreuses formes de cultures, et transmis, dans la plupart des cas, la connaissance que nous en avons.
Les cultures de transmission orale encore accessibles sont collectées et interprétées par les collecteurs et les anthropologues. Tous nous crient l’importance de cette connaissance pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui.
Reconnaissons cependant que l’écriture a laminé et réduit à fort peu ces cultures orales. La puissance de l’outil scriptural nous laisse dans l’ignorance d’un certain nombre de phénomènes.
L’acte d’écrire est intimement mêlé à la pensée ; il aide à la structurer, ce qui facilite sa transmission, mais aussi son évolution. Tous les travaux scientifiques d’aujourd’hui s’appuient sur des publications qui permettent le cheminement intellectuel personnel et collectif.
L’ écrit vieillit.
Il vieillit d’autant plus vite que la numérisation a facilité et accéléré sa diffusion. Certes l’attractivité des images sur l’écran pénalise le texte.
Mais ce n’est pas la seule raison. Le texte écrit se fossilise. Lorsqu’on se risque à lire des textes écrits depuis quelques dizaines d’années, selon les sujets dont ils traitent, un travail de recontextualisation est nécessaire. L’écrit ancien a besoin de l’écrin de l’époque qui l’a vu naître. Il faut être rompu à l’exercice de la lecture pour “entrer” dans un roman de Jules Verne ; ses phrases longues, ses descriptions tatillonnes, ses références à une culture scientifique obsolète sont, aujourd’hui, autant de freins qu’une action trépidante peinera à lever.
Les textes anciens ont donc besoin d’être “étudiés” pour (re)devenir accessibles au plus grand nombre. Ce n’est pas leur seul inconvénient.
« L’écriture semble être nécessaire à la reproduction de l’État centralisé, stratifié. […] C’est une étrange chose que l’écriture. […] Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. […] elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. »
Claude LÉVI-STRAUSS, – Tristes Tropiques – 1955, rééd. Pocket, coll. « Terre humaine », 2001
Recontextualisons cet extrait : Claude Lévi-Strauss est un scientifique atypique, philosophe-ethnologue-anthropologue, au sommet de son art lorsqu’il écrit cet ouvrage, une autobiographie intellectuelle qui lui permet de faire un état des lieux des destructions pratiquées par les civilisations de type occidental sur les civilisations antérieures. Sa pensée est claire : l’écriture semble être à la base de l’exploitation de l’homme par l’homme.
Les pages qui vont suivre tentent de prendre systématiquement le contrepied de ce constat.
Il appartient au lecteur, quelle que soit sa lecture, de garder à l’esprit cette dynamique perverse de l’écrit, pour suivre les idées « fait-exprès”.