Les sciences s’appuient essentiellement sur l’écrit pour se développer et se transmettre, dans tous les domaines. Ce qui implique que le scientifique doit maîtriser, entre autres outils, l’écrit, ce qui lui permet une certaine domination, et le pouvoir d’exclure.
Reprenons l’histoire des sciences pour comprendre que leur origine tient le plus souvent dans les observations d’illettrés fort cultivés. La tendance, persistante, à vouloir attribuer toute production scientifique à des “grosses têtes” ne date pas d’hier. Les Grecs et les Romains de l’antiquité ont laissé des commentaires édifiants sur les grandes figures de leur passé (Aristote, Dioclès, Pythagore de Samos, Thalès de Millet, etc…), sans aucun doute fort justifiés, mais qui ont engendré une mauvaise habitude…
Les sciences sont depuis toujours une œuvre collective.
L’historien américain Clifford D. Conner le démontre (scientifiquement !) dans son “Histoire populaire des Sciences” publiée en 2005, et traduite en français, éditions l’échappée 2011. Plus de 500 pages d’explications et de références qui rendent au petit peuple le droit de réfléchir. Car au fond, il ne s’agit pas d’autre chose.
La médecine du XIXème siècle arguait déjà de la “science” pour jeter aux orties les savoirs empiriques attachés à leur usage (des orties !). Elle n’a pas été la seule à piller et à récupérer à son profit le savoir populaire. Tant que l’argument n’est que “marketing”, le mal peut sembler bénin, et aucun rebouteux n’en a jamais pris ombrage. Il est toutefois scientifiquement dramatique de jeter l’opprobre sur des savoirs empiriques qui, pour ne pas encore avoir pu être scientifiquement expliqués, n’en rendent pas moins de grands services.
Par exemple, les cueilleurs de plantes s’appuient depuis des milliers d’années sur la connaissance des végétaux qui les entourent. Pamela H. Smith souligne que le rôle essentiel des femmes européennes, à l’origine de la botanique, reste encore à écrire. (The Body of the Artisan – University of Chicago Press – 2004). Elles en ont été dépossédées.
De même l’œuvre collective des paysans, ceux qui ont façonné les paysages, est à la base de la connaissance agronomique d’aujourd’hui.
L’outil mathématique s’est affiné au fil de temps pour permettre la compilation des données collectées et stockées dans la mémoire humaine, puis dans les végétaux (fractales par exemple), ou dans la structure atomique ou stellaire de la matière. Aujourd’hui l’informatique permet une puissance de calcul qui offre la possibilité d’appréhender la complexité de notre environnement. La mathématicienne Aurélie Jean s’attache à démontrer que même les algorithmes, qui sont au cœur de ce que l’on nomme aujourd’hui l’intelligence artificielle, sont l’affaire de tous, et que leur élaboration, avec l’aide de calculateurs, n’en repose pas moins sur une connaissance humaine. Leur usage peut être – volontairement ou non – perverti. Les utilisateurs d’algorithmes, que nous sommes tous, doivent faire l’effort de comprendre que ces formules mathématiques comportent des erreurs humaines, des biais cognitifs ou des desseins cachés issus de l’esprit de leurs développeurs.
L’esprit scientifique se distingue par la capacité à identifier les erreurs qui se cachent derrière les évidences.
La science n’est pas l’apanage d’une élite, mais l’affaire de tous.