« L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. »
Georges Perec « Espèces d’espaces. » éditions Galilée 1974 – réédition 2000.
L’espace est cette touche sur le clavier qui pose un blanc entre chaque mot. L’espace est sidéral, étudié par la première des sciences, l’astronomie. L’espace est géographique et Michel Lussault en parle d’une façon qui relie sa science à d’autres disciplines.
Car l’espace est aussi social. Si les sociétés humaines sont très étudiées dans l’axe du temps, repère essentiel de nos sociétés, la dimension spatiale prend le sien pour s’insinuer dans les sciences humaines. L’ouvrage “La lutte des places”, issu d’une étude des années 80 et réédité vingt ans plus tard, est un bon indicateur de l’éveil des consciences pour mieux comprendre l’espace social.
L’espèce humaine se développe dans l’espace, et accueille de plus en plus difficilement les flux migratoires de ses populations.
« Le problème n’est pas tellement de savoir comment on en est arrivé là, mais simplement de reconnaître qu’on en est arrivé là, qu’on en est là : il n’y a pas un espace, un bel espace, un bel espace alentour, un bel espace tout autour de nous, il y a plein de petits bouts d’espaces ». Georges Perec – Espèces d’espaces.
Et chacun doit chercher et trouver en permanence “sa” place, “son” petit bout d’espace. Beaucoup y renoncent et s’excluent, ou sont exclus de l’espace social. Ils deviennent invisibles, jusqu’à ce que la tension qui se crée entre eux et les autres se concrétise dans l’espace.
“La lutte des places” a pour origine un fait divers de 1986 largement médiatisé ; un exclu s’est transformé en bombe humaine et prend en otage une classe d’école maternelle dans une banlieue parisienne très bourgeoise… Depuis, bien d’autres invisibles ont cherché les moyens de (re)trouver une place, un espace… On parle alors de crise sociale (“gilets jaunes”…) ou de crise migratoire, lorsque la violence, la famine, la guerre conduisent des populations entières à quitter leur espace pour en chercher un autre.
Ces crises sont sources de tensions géopolitiques extrêmement fortes, qui génèrent des problèmes dont on commence seulement à percevoir la dimension, à tous les échelons de la vie sociale.
Codifications et frontières se multiplient de façon exponentielle, au point d’atomiser l’espace vital. Les jeunes générations l’ont bien compris, qui sont conduites à conquérir l’espace virtuel des réseaux sociaux, aujourd’hui encore fort peu régulé.
Les épisodes pandémiques ont été révélateurs de questions encore trop ignorées au sein même des cellules familiales :
- Comment partager avec bébé ou mélomane en herbe qui conquiert l’espace sonore par sa voix ou ses cris ?
- Quelle place donner-laisser à l’autre dans le couple ?
- …
Comme à l’échelle des communes :
- Quel espace pour les motorisés et ceux qui ne le sont pas ?
- Quel place pour les citoyens face aux “collèges” des politiques et des gestionnaires ?
- …
Notre avenir est dans l’apprentissage et la culture de l’interdépendance.