Utopie démocratique

“L’atmosphère actuelle est  théra­peutique. Ce que les gens cherchent avec ardeur aujour­d’hui, ce n’est pas le salut personnel, encore moins le retour d’un âge d’or antérieur, mais la santé, la sécurité psychique, l’impression, l’illusion momentanée d’un bien-être personnel.” Christopher Lasch – La culture du narcissisme – chez Flammarion (2018) page 25.

Ces lignes, écrites à la fin des années 70 par un excellent observateur de la société américaine, restent d’une actualité percutante. Nos sociétés occidentales se trouvent déchirées entre deux forces : d’un côté l’idéalisation des ego qui fait “oublier” la dimension sociale de l’être humain, et de l’autre un accroissement des inégalités, qui prend des proportions telles que beaucoup deviennent invisibles alors que quelques autres monopolisent tout.

Montesquieu, au milieu du XVIII ème siècle, décrit ces travers dans “L’esprit des lois”, et les risques sociaux  encourus.

« Le principe de la démocratie se corrompt (entendre “se dégrade”) non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges.»  Livre VIII – chap. 2 – page 77 – Lavigne éditeur – 1843 (source Gallica – BnF)

Montesquieu précise que, si l’esprit d’égalité réside dans la citoyenneté, l’idée même de citoyenneté démocratique est une utopie (dans le sens rabelaisien à savoir “Un pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux”, à l’exemple de la Callipolis de Platon). Cette utopie doit conserver toute sa valeur d’objectif à atteindre ; c’est un idéal vers lequel chacun doit se tourner et avancer, dans la mesure de ses moyens.

Les explications de Montesquieu à propos de ce qu’il entend par esprit d’égalité extrême tiennent dans le fait que la démocratie n’est pas un état, mais un mouvement dans un espace (cité, région, pays…) qui réunit des individus. L’idée même de mouvement (vers l’idéal démocratique) donne une idée de l’agitation qui peut tendre vers des extrémités dangereuses. La dynamique démocratique impose en permanence une remise à plat des règles de fonctionnement. Ainsi, l’idéal de Platon a évolué au fil des siècles pour ouvrir la citoyenneté en acceptant, aux côtés des adultes, mâles, libres, nés et payant leurs impôts à Athènes, d’autres adultes nés ailleurs, et même (depuis peu !) des femmes, à tous les échelons de la vie démocratique. Ainsi l’esclavage est-il désormais proscrit.

Oui c’est vrai, plus les “citoyens” sont nombreux et plus les règles sont complexes. Et plus les règles sont complexes, mieux elles doivent être décortiquées, analysées et expliquées. C’est par l’éducation que les risques inhérents à l’esprit d’égalité extrême seront évités.

La dystopie de William Golding “Sa Majesté des Mouches” en est, a contrario, l’illustration.

Laisser un commentaire