“Alea jacta est” ou “Jacta alea esto”(Julius Cæsar). Si la traduction de cette citation fait référence au sort, le sens le plus courant de l’alea latin est le jeu (de dés).
L’aleator est le joueur de dés, et l’adjectif aleatorius qualifie tout ce qui a rapport au jeu de hasard. Ainsi la formule de Jules César franchissant le Rubicon est-elle devenue la devise de celui qui, après avoir longuement réfléchi à ses conséquences, prend une décision ferme et hardie.
L’aléatoire se développe donc en deux temps :
- en premier lieu la réflexion, l’étude des possibles (les six faces du dé)
- puis l’action (jeter le dé) dont les conséquences seront toujours assumées, dans le respect des règles du jeu.
Le terme français “jeu” ne fait cependant pas, à la différence de la langue anglaise, de différence entre le jeu libre (play) et le jeu dirigé (game). Donald Winnicott (Jeu et réalité, Gallimard – 1971) s’y attache et affine son analyse du “play” par le substantif (playing), marquant sa volonté de voir le jeu libre comme un mouvement, une dynamique ludique expérimentale. Libre ou dirigée, l’exploration de l’aléatoire fait intimement partie de la pulsion qui anime toute forme de vie, et concerne donc les êtres tout au long de leur vie. Le petit d’homme découvre ses propres règles, ce qui lui donne du plaisir, et les soumet à son environnement dans un jeu libre qui lui permet de s’auto-réguler. Il apprend ensuite d’autant plus facilement, d’autres jeux. Jeux dits de “société”, qui lui permettent de se confronter aux autres, jeux de hasard pour taquiner le sort, ou jeux vidéo qui autorisent à vivre des reconstitutions à travers un avatar, face à d’autres avatars, le gaming n’est rien d’autre qu’une façon d’explorer les possibles, d’hier ou de demain.
Notre cerveau construit en permanence des représentations du réel, pour enfin jeter le dé et choisir quel type de convention peut être partagé avec d’autres personnes de même culture. Les joueurs d’échecs, de bridge ou de poker organisent des tournois autour d’enjeux. Les passionnés de courses hippiques ou de paris sportifs misent sur leurs favoris. Le besoin est dans tous les esprits d’interroger le “ hasard” (deus ex machina des phénomènes aléatoires) pour mesurer notre impuissance à prévoir ou à contrôler, ou, dans des locutions du calcul des probabilités, de faire référence à des critères techniques d’honnêteté du procédé (jeu), par exemple l’équiprobabilité ou l’impartialité.
Les phénomènes stochastiques attirent les hommes comme le miel les mouches. Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons, tous et toutes, des mathématiques et en appelons aux chiffres pour nous confronter au réel. Nombres sur la grille du loto, symboles des jeux de cartes, théorèmes et algorithmes sont les outils qui nous aident au quotidien à faire des choix pour nourrir notre imaginaire, et tenter de comprendre le réel.