Organisation

Fier de faire partie d’une bonne organisation.

Tel était l’état d’esprit de ce petit paysan isolé au fond d’une vallée cévenole, à qui l’on avait demandé de surveiller, chaque jour de l’année, la rivière qui baignait le pied de sa ferme. Le climat méditerranéen donne au pays des étés chauds et secs, des hivers froids, et un régime de précipitations imprévisible et profus qui met régulièrement en danger les populations des rives et du « pays bas » : ainsi les paysans du relief désignent-ils la plaine. L’administration départementale s’était dotée d’un réseau d’observateurs météo couvrant le bassin versant cévenol. Un service spécifique gérait toutes les informations de ces correspondants, pour les numériser et les coupler aux relevés géographiques et météorologiques disponibles. Quelques années plus tard, une couverture radar météo spécifique fut mise en place, pour améliorer les prévisions et mieux anticiper les pluies. Chaque minute comptait pour donner aux services de protection civile le temps de donner l’alerte.

Aujourd’hui, toutes les observations météorologiques sont le fait de stations automatiques, qui les transmettent  en temps réel, par liaison radio, à un centre qui couvre le “grand delta”, une région largement ouverte sur la Méditerranée.

En son temps, Le petit paysan avait le sentiment de faire œuvre utile, solidement ancré dans son terroir, avec quelques outils simples : pluviomètre, torche électrique et téléphone, pour compléter le service du courrier postal qui transmettait au “service” ses relevés de mesure mensuels ainsi que ses avis d’alertes). Son travail était chichement indemnisé, mais il disposait d’un suppléant pour le remplacer s’il s’absentait, ou lorsque les alertes duraient plusieurs jours. Une organisation solide, qui permit au “service des crues” de donner au fil du temps des avis d’alerte de plus en plus fiables et précoces. Il eut même l’occasion de visiter les locaux du centre opérationnel, ce qui lui permit d’en bien comprendre le fonctionnement et la responsabilité du service sur son territoire. Les alertes qu’il pouvait donner par téléphone étaient enregistrées, corroborées à d’autres dans les minutes qui suivaient, et en cas de risque de crue, les services de la Préfecture recevaient aussitôt un avis d’alerte ciblé et précis, qui donnait vingt minutes aux forces de l’ordre pour fermer les routes qui risquaient d’être inondées, prévenir les populations en danger, et mettre en branle les organisations de secours et les services municipaux.

À titre personnel, une fois son service dûment alerté, le petit paysan prenait soin de téléphoner à sa voisine Pâquerette, qui pouvait ainsi monter d’un étage, voire de deux, avec l’essentiel de son bien. Sa maison, comme toutes les constructions anciennes érigées dans le lit majeur de la rivière, était solidement bâtie sur le rocher, et conçue pour affronter les crues les plus féroces sans faillir à son rôle d’abri sûr. Les étages permettaient autant de replis que nécessaire. 

Il devait surveiller le niveau de la rivière et faire les relevés tant que la situation l’exigeait.

Ce fut très naturellement qu’il partagea avec la gendarmerie de son canton les informations dont il disposait, lors d’une nuit d’orage. Le gradé de service se souvenait du petit paysan, qui surveillait la rivière de la vallée voisine. Il lui téléphona pour lui demander un point sur les risques de crues de son côté de la montagne. Ainsi renseigné, il put, fort opportunément, diligenter les maigres effectifs de sa brigade là où elle était nécessaire, et se vanter de son efficacité le lendemain lors de la réunion préfectorale qui ponctuait chaque fin d’épisode…

Le petit paysan fut promptement remis à sa place par son responsable ; il devait réserver ses informations au seul service des crues, et veiller à ne pas court-circuiter sa chaîne hiérarchique !

Dès lors, il perdit toute fierté dans l’exécution de sa tâche. Son utilité dans la “Grande Organisation au Service du Public”, se trouvait anéantie par des luttes hiérarchiques et politiques aux desseins bien peu nobles. Pâquerette put néanmoins toujours compter sur lui.

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