Bertrand

Lui n’a plus d’avenir.

Demain a implosé avec la dépression, au début de la quarantaine.

Dépression n’est pas le mot exact. Si son physique est bien adapté à sa profession, le mental a fini par rejeter les pressions qui s’exercent en permanence dans l’exercice de ce  métier exigeant. Sa créativité et son énergie se sont soudain taries.

Jeune, il s’est associé à ses parents dans le travail de la ferme. Il l’a transformée par le travail, l’organisation, l’ingéniosité, l’observation de son milieu. 

On pourrait dire qu’il était à bonne école, car ses parents sont les pionniers d’une agriculture sans chimie, respectueuse de leur rude environnement de montagne. Au creux des vallées glaciaires ou sur les plateaux, ils ont guidé et nourri leurs chèvres, et sont descendus à la ville chaque semaine vendre leurs fromages.

Bertrand a développé la culture du petit épeautre, monté un moulin pour le transformer, et quand ses parents ont pris leur retraite, remplacé les chèvres par un petit troupeau de vaches, pour entretenir les prairies. Il ne voulait pas d’un quotidien dicté par le troupeau. 

Généreux, il a consacré du temps à la collectivité, comme pompier volontaire ou pour déneiger les chemins et les routes.

Chanceux, il a épousé l’institutrice. Sont nés un garçon, puis une fille. Le couple s’est trouvé petit-à-petit écartelé entre des activités professionnelles incompatibles, des rythmes inconciliables, une gestion commune du temps impossible.

Après la fracture du divorce, Bertrand s’est fait bon père de famille, à mi-temps, conciliant les besoins de ses enfants et ceux d’une activité professionnelle responsable et tyrannique…

Jusqu’à la remise en question.

Ses enfants lui fournissent au jour le jour l’énergie pour les voir grandir.

Mais il n’en a plus assez pour gérer la ferme, labourer, semer, moissonner, monder, moudre, faucher, botteler, nourrir et vendre… 

Plus assez pour imaginer une réorganisation du travail qui ménage les intérêts de ses associés (ses parents), de ses enfants (ses héritiers), de son cheptel, de son environnement, de ses clients, et de la collectivité bien sûr…

Comment tout concilier dans un contexte où seules comptent la performance et la rentabilité ?

Bertrand n’est pas allé chercher la solution dans les manifestations. Il a vendu ses vaches, et cherche un nouvel équilibre en allégeant son activité de paysan, avec la sécurité d’un petit emploi salarié, saisonnier. Ce qui ne va pas de soi dans une région isolée, et peu fréquentée, si l’on oublie les adeptes du vol libre.

Lui, cloué sa terre, doit inventer demain.

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