Le petit garçon qui ne voulait pas grandir

Il a huit ans, et c’est un très gentil petit garçon pas trop turbulent. Il aime sa famille. Il est entouré de parents attentifs et aimants et de deux sœurs, l’une un peu plus grande, l’autre un peu plus petite. Il est arrivé en France à l’âge d’un an, avec sa famille, qui vient de loin. Le cocon du foyer est chaud d’une culture ancienne et généreuse. Le petit garçon le quitte à contre-cœur, chaque jour, pour aller à l’école. Le sourire de l’institutrice, les blagues des copains ne pèsent pas bien lourd dans la balance. Il se sent tellement mieux chez lui.

Tout ce qui est extérieur lui reste plus ou moins étranger. En famille on parle la langue maternelle. Le français n’est pas nécessaire pour communiquer avec le clan, épaulé par sa diaspora. Le petit bonhomme parle un langage simplifié à l’extrême pour échanger au-dehors. Il ne comprend pas qu’en français les mots aient un genre. Pas de nom particulier pour les objets, ce sont des “trucs”. Avec les copains cela ne pose pas de problème ; on se comprend en peu de mots. Mais la maîtresse trouve son vocabulaire bien trop pauvre pour un enfant de cet âge, et tous ses efforts pour l’intéresser au travail scolaire sont plus ou moins demeurés vains à ce jour. Il travaille juste assez pour ne pas la contrarier, car il est très gentil, mais il oublie tout, dès qu’elle a le dos tourné. L’effort de mémoire est coûteux tant qu’on en a pas saisi l’intérêt. De plus, il a peur qu’à force d’en mettre, sa tête ne devienne trop grosse.

Le lointain pays où il est né reste bien ancré en lui, alimenté par ce qu’on lui en dit et par une imagination d’enfant de son âge. Il aime rêver, imaginer mais connait parfaitement la frontière avec la réalité, et n’aime pas qu’on lui raconte des “histoires”. La vérité est parfois bien difficile à cerner, et il pose beaucoup de questions pour la serrer au plus près. Il sait croiser les informations provenant de sources différentes pour vérifier ce qui est digne d’être retenu. Il est toujours un peu pâlot, non qu’il soit de constitution fragile ; il veille seulement à ne pas trop manger pour ne pas “grossir”. Entendez “grandir”.

Dans la rue, il marche toujours le regard baissé, et non le nez en l’air comme un môme de son âge. Il accorde toute sa confiance à l’adulte qui l’accompagne, et ne vérifie jamais la présence d’un possible danger pour se déplacer, pour traverser… Ce qui se passe autour de lui ne retient pas son attention. Il cherche au sol de jolis petits cailloux, brillants de préférence, et quand il met les mains dans ses poches il retrouve ceux qu’il a ramassés à une autre occasion. Souvent il les jette avant de rentrer chez lui car sa maman n’aime pas qu’il ramène ses trouvailles à la maison.

Il commence à prendre conscience que ses espoirs sont vains. 

Il grandit, même s’il n’en a pas envie.

Il est au monde et le monde ne l’attend pas.

Cette prise de conscience a réveillé en lui une anxiété certaine.

Il aimerait vite rattraper ce que sa maîtresse appelle le temps perdu.

Il voudrait pouvoir apprendre mieux, plus vite, plus facilement, et tout se bouscule alors au point que les tables de multiplication sont cul par-dessus sa tête.

Ne lâchons pas la main de ce petit garçon qui apprend à grandir !

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