Et voilà qu’au crépuscule de sa vie, elle retrouve la peur du noir.
Petite, elle entendait, la nuit, la respiration de sa petite sœur qui dormait avec elle ; sa peur n’était que crainte de la rupture quotidienne du lien avec ses parents, chaque soir… Elle savait qu’ils n’étaient pas loin, bien qu’hors de vue, engloutis par la nuit.
Plus tard, ce fut la peur viscérale de la nuit mortelle qui vidait ses bombes au-dessus de l’abri où elle se terrait avec les siens.
Ensuite, la vie l’avait accaparée, et elle était trop fatiguée, le soir venu, pour craindre la nuit. Le noir n’était que repos réparateur, toujours trop bref, pour affronter le lendemain. Les peurs de chaque jour étaient bien trop prégnantes pour laisser place à la peur de la nuit.
Lorsque la vieillesse avait altéré sa vue, la chirurgie la lui avait restituée, presqu’intacte.
La lente usure du temps n’avait épargné que cette vue, ce qu’elle appréciait particulièrement quand elle imaginait ce que pouvait provoquer sa perte.
Sa cécité est arrivée presque brutalement, en quelques semaines.
Elle l’a tue, comme pratiquement tous les déboires supportés jusque là.
Son âge ne peut plus lui laisser espérer un secours de la médecine.
La perte des repères visuels habituels de sa vie quotidienne exacerbent cependant une angoisse sourde que la présence régulière mais ponctuelle de ses proches suffit à peine à tempérer.
Sa dépendance est maintenant totale et la peur ancestrale de la mauvaise surprise, du danger imprévu l’habite.
Impossible de trouver le repos intérieur dans ces conditions.
Qui l’aidera pour affronter l’inconnu ?
Elle épuise ses dernières ressources dans une vigilance vaine.