Le cheval est un animal mythique, et son histoire reste sur bien des points mystérieuse. La famille des équidés apparaît il y a 60 millions d’années et colonise très tôt les Amériques. Certains traversent le détroit de Behring pour se répandre en Eurasie, puis en Afrique. Sous l’influence de leur environnement, ils adoptent de nombreux genres et se spécialisent pour courir vite et longtemps, deviennent herbivores et monodactyles : le genre equus a 4 millions d’années. Il est donc à peu près contemporain du genre homo erectus.
Leur rencontres est fort dommageable pour le cheval. Il doit encore s’adapter pour échapper au chasseur, qui l’apprécie comme gibier. Sur le continent eurasien, il apprend à s’en méfier, et survit assez longtemps pour connaître la domestication, qui date de 10 000 ans. Aux Amériques, il s’est adapté à toutes les latitudes, et malgré la présence de prédateurs redoutables, il prolifère jusqu’à l’arrivée de la race humaine, qui franchit le détroit de Behring dans l’autre sens, voilà 15 000 ans.
À l’arrivée des conquistadors espagnols, les races équines natives semblent avoir complètement disparu. Le bronco, cheval “sauvage” de l’Amérique moderne, serait un descendant du cheval européen qui a traversé l’Atlantique dans les galions espagnols… Car de l’autre côté de l’océan, le cheval domestiqué joue depuis 5 000 ans un rôle de premier plan dans les guerres que se livrent les hommes. Le cheval est employé pour sa force de traction partout, jusqu’au fond des mines, mais aussi pour sa rapidité, dans les services postaux comme au sein des armées.
Deux raisons au choix de ce sujet : d’abord la récente publication d’un livre : “Une histoire animale du monde”, sous la direction de l’historien spécialiste de la question, Éric Baratay. Ensuite une raison familiale. Le père de ma mère est mort en 1950, quelques semaines avant le mariage de sa fille aînée. Je ne l’ai pas connu. La famille a cependant transmis quelques histoires, où le cheval joue un rôle majeur.
Lucien est né en 1896, en Normandie. Lorsqu’il est appelé pour le service armé en 1916, il est boulanger dans la banlieue rouennaise. L’armée a besoin d’hommes, mais aussi de chevaux, pour les régiments de cavalerie, et pour l’artillerie. À cette époque, les navires des lignes transatlantiques remontent la Seine jusqu’à Rouen, et livrent depuis les États-Unis de pleins chargements de chevaux stressés et fourbus par huit semaines d’un voyage très éprouvant. S’ils ont vécu un semblant de dressage avant leur départ, les survivants ont tout oublié, et Lucien se retrouve chargé du dressage de ces derniers, dont l’artillerie a grand besoin pour sa logistique. Si, au début de la première guerre mondiale, les régiments de cavalerie sont en première ligne sur les champs de bataille, ils sont insuffisants en nombre pour permettre une stratégie de mouvement. L’artillerie et les tranchées les renvoient vers l’arrière, dans un rôle moins glorieux mais essentiel : les défilés militaires, pour maintenir le moral… de la population civile urbaine. La cavalerie lourde (Cuirassiers et Dragons) en impose dans les parades. Le palefrenier des armées Lucien se découvre un talent de dresseur. Il aime les chevaux, qui l’écoutent. Il est incorporé dans les Dragons et se trouve finalement responsable du dressage des chevaux des officiers, au fort de Vincennes. Il y restera cantonné jusqu’à sa démobilisation, en mars 1919.
Il sera toute sa vie reconnaissant au cheval de lui avoir permis d’échapper aux massacres. Car bien peu de soldats de la classe 16 ont retrouvé leur foyer après le conflit…