Mon parcours étudiant est passé par Paris, il y a 50 ans. J’ai eu la chance d’y découvrir l’incroyable bouillonnement linguistique de cette ville, qui invente son langage, nourrie de l’apport des milliers de migrants qui, jour après jour, la bâtissent et la font évoluer.
Bernard Quemada, enseignant-chercheur, linguiste et pionnier de la lexicographie française contemporaine, était particulièrement sensible à cet apport. Son travail est à l’origine du “FLE” (français langue étrangère), issu du travail du Centre de Linguistique Appliquée, qu’il crée à Besançon dans les années 60.
Dans le Paris pré-révolutionnaire, les poissardes tiennent le haut du pavé. Leur surnom vient de la confusion dans l’origine du mot, entre “poix”, une colle dont l’imagerie populaire enduit les doigts des voleurs, et poisson, vendu à la force de la faconde des harengères des Halles et de la Maube (place Maubert).
Le vendeur de poisson du village des irréductibles gaulois de la bande dessinée “Astérix”, illustre au profit du masculin une réelle et puissante expression féminine qui prend toute son ampleur dès 1789, lorsque l’élite révolutionnaire s’adresse à l’ensemble d’un public populaire que l’écrit ne peut toucher que très indirectement.
Les placards, ancêtres des affiches, sont lus en public et largement commentés. Puis fleurissent les pamphlets, dans les rues comme au sein des sociétés populaires données par différents groupes politiques qui interviennent sur la scène révolutionnaire. Leurs auteurs se camouflent derrière un personnage populaire imaginaire, comme le “Père Duchêne”, auquel se substitue vite la “Mère Duchêne”, sa “moitié”, qui veut s’inscrire dans la lignée des marchandes de Paris (Madame Saumon, Madame Engueule, la Mère Simon, Catherine ou Margot…).
Car sur le pavé de Paris, les personnages masculins jouent un rôle très secondaire en regard de celui des femmes du marché. Ces dernières tiennent le jeu, d’une même voix collective et forte qui interpelle l’élite dans la vie politique d’alors… Une fois écrite, cette voix prend des formes rhétoriques plus classiques, comme des “Adresses”, des “Compliments”, des “Arguments” ou des “Harangues”, dans un langage fleuri et affectif, figuratif et mal formulé, genre littéraire particulier, le “poissard”, style réaliste inventé par Jean-Joseph Vadé, et solidement implanté, reconnu partout en France.
Le XIXème siècle littéraire tentera de circonscrire cet “argot” au vulgaire, mais les écrivains les plus classiques (Hugo, Zola…) savent s’y référer dans leur œuvre romanesque.
Dans leur domaine, de nombreux chansonniers y puisent les ressources de leur gouaille, sans toujours faire référence à l’origine féminine du genre, né de la parole des poissardes des marchés parisiens et provinciaux du Moyen-Âge.
Affectueuse pensée à ma grand-mère maternelle, dont le langage châtié, qu’elle employait avec ses petits-enfants, restait truculent et s’émaillait d’images colorées, de surnoms cocasses, pour partie collectés sur les marchés de Rouen où elle vendit du poisson dans sa jeunesse…