Encore une évidence ; le ménage, le trivial, le quotidien, le routinier, en bref “l’ordinaire” n’est pas digne d’intérêt. On en délègue autant que possible l’exécution à d’autres, avec souvent l’excuse de vouloir-devoir se consacrer à des tâches “supérieures”… Et c’est bien là où le bât blesse.
Car le “ménage”, qui a inspiré le management anglo-saxon, et nous est revenu plein de suffisance ainsi déguisé, qu’est-ce donc ?
Larousse en donne plusieurs définitions. Gardons la plus banale :
“Ensemble de ce qui concerne les affaires domestiques, l’entretien de la famille, en particulier ensemble des travaux concernant la propreté de la maison”.
La vie ordinaire, loin d’être confinée dans un système d’habitudes à peine conscientes, consiste au contraire en la recherche d’un ajustement permanent de l’individu aux conditions qui sont les siennes. Ces gestes ordinaires, si anodins, sont pourtant au cœur de l’être, au sein d’un monde en perpétuel mouvement, et forment ces multiples ajustements et ce flottement permanent d’une conscience aiguisée, à l’affût d’un présent kaléidoscopique dans lequel il doit évoluer sans cesse.
Abandonnons cette vigilance, que certains nomment pleine conscience, et le champ est libre aux dérives liberticides du mépris pour le citoyen ordinaire, ignorant, abruti d’injonctions autant chez lui que dans l’entreprise qui l’emploie, esclave des réseaux sociaux… Se met en place un despotisme doux où l’individu renonce à affronter la réalité, et délègue tout ce qui l’ennuie à d’autres.
Or, même imparfaite, a friction au quotidien a ceci d’irremplaçable qu’elle forge le caractère, permet de se confronter et de s’intégrer au réel, prévient le risque du fantasme et de la fiction, entraîne à faire face à l’imprévu, et offre en prime le plaisir de “faire les choses” soi-même et de préserver son libre-arbitre.
Oui, c’est tout ce qui se cache dans les gestes les plus simples :
- se déplacer par ses propres moyens, à son gré, sans recours à d’autre force que la sienne,
- prendre conscience de la qualité de ses aliments en les choisissant et en préparant soi-même son repas,
- organiser son environnement domestique de façon qu’il s’adapte chaque jour aux besoins de repos, d’hygiène, d’esthétique.
Quand on en est à préférer la réflexion aux évidences, à enquêter plutôt que subir les dogmes, à privilégier l’expérience, viennent alors les contacts, les échanges, les interactions par lesquels l’expérience se raffermit tout en s’élargissant et en s’enrichissant. C’est alors que le ménage, tel que le conçoit l’économiste, se concrétise, foyer, famille, ensemble des personnes partageant un même lieu de vie. C’est aussi l’association où chacun, conservant la même conscience de sa place au quotidien, s’engage dans une démarche collective qui le concerne, participe à la gestion des affaires publiques, sans qu’il soit établi que certains sont plus compétents que d’autres. La compétence se développe dans la gestion des petites affaires locales, sur le modèle du ménage.
C’est ainsi, et seulement ainsi, que la vie sociale peut être considérée comme démocratique.