Cassos

Ce mot là, je ne le connaissais pas. Il est tout neuf et son orthographe encore malléable, proche de la phonétique. Mais il a déjà une lourde histoire.

C’est aujourd’hui une injure, un stigmate, comme la fleur de lys marquée au fer sur l’épaule du galérien, en d’autres temps. Il a pourtant commencé sa carrière comme une banale abréviation, celle de cas social, probablement employée en catimini dans les milieux feutrés de la psychiatrie et des travailleurs sociaux. Il a cependant attiré l’attention des sociologues qui étudient tout ce qu’il cache…

Et il en cache !

Cassos est un sociotype, comme bourge, beauf ou prolo, ce qui signifie que les caractéristiques de la personne ainsi étiquetée ne tiennent pas dans sa personnalité (ce serait alors un ontotype), mais dans la classe sociale à laquelle elle appartient. C’est donc « une personne en grande difficulté financière ou sociale », pour les travailleurs sociaux, ou bien  » un cas désespéré, une personne peu intelligente ou complètement décalée », dans le milieu de la psychiatrie. On décèle sous le vocable un mépris de classe que les sociologues n’ont de cesse de pointer (R. Challier, S. Legris, C. Reversé…). 

Je n’oublie pas l’ouvrage dirigé par Pierre Bourdieu , « La misère du monde » (Points – 2015), ni « Les gars du coin » (La Découverte/Poche 2010) de Nicolas Renahy, dont le dernier ouvrage est explicite : « Mépris de classe« … Il y en a sans doute beaucoup d’autres. La sommes de leurs observations et de leurs analyses donnent bien des clés pour mieux comprendre l’évolution des comportements dans la société française.

J’en retiens trois qui corroborent  les constats que j’ai pu faire : 

– Beaucoup de jeunes ruraux précaires emploient, voire revendiquent pour se définir l’étiquette de cassos. L’usage courant de ce qualificatif dans le langage de nos jeunes contemporains n’est pas un phénomène de mode. Il correspond au reflet exact de la précarité, de la relégation et de l’isolement qui sont vécus par ces populations de jeunes sans diplôme vivant en milieu rural, dans une société qui ne leur laisse aucune prise sur leur destin. Ce terme de cassos condense une morale politique qui accuse les précaires d’être responsables de leur précarité, les stigmatisés d’être responsables de leur stigmate.

– Pire, le mot cassos est en voie d’abandonner son statut de sociotype pour devenir une condition de dépendance contrainte par l’absence de choix, une norme. Le sens profond glisse du registre de l’insulte vers le diagnostic de symptômes de domination sur des populations qui s’intègrent dans une société profondément inégalitaire. C’est un puissant marqueur d’identité négative, particulièrement délétère.

– Ce rejet des précaires, ce mépris pour les « dominés » explique à lui seul le poids toujours plus lourd des votes d’extrême droite au fil des élections. Il y a fort à parier que le pourcentage de précaires qui se trouveront intégrés dans les listes de candidats d’extrême droite aux prochaines élections seront de puissants aimants pour attirer ceux qui veulent à tout prix échapper au statut de cassos.

Le mépris, la stigmatisation exercée par les « dominants » pour assurer leur respectabilité ne fait en réalité que pousser une population toujours plus nombreuse vers des extrémismes politiques tout aussi trompeurs.

Laisser un commentaire