Place

Le premier sens de la place, est « l’espace plus ou moins étendu où peuvent s’exercer certaines activités déterminées ».

 C’est l’agora grecque, le forum romain, le cœur battant des villes où s’exercent les tribuns, où enseignent les professeurs, où jouent les enfants, où paradent les soldats, où s’installent les marchés, où le peuple peut faire la fête ou manifester…

C’est la placette, l’âme du quartier, la place d’armes où manœuvrent les régiments, la place de sûreté, donnée aux protestants par l’Édit de Nantes, et par extension le site, la ville où s’exerce une activité donnée (la place boursière, la place de Paris)…

Ce sens premier est fondamental dans la majorité des pays d’Afrique, d’Orient et d’Europe, dont l’urbanisme a lentement évolué autour des places publiques, où se sont fixées les administrations (mairies) les commerces (marchés, foirails, souks) et des parvis des lieux sacrés (églises, temples, mosquées…). Le sacré comme le profane restent des noyaux autour desquels se sont développées de façon plus ou moins concentrique des activités, artisanales, récréatives ou résidentielles, les activités pastorales et agricoles se trouvant repoussées au fil du temps… 

Le second sens du mot place se développe à partir du premier ; l’espace libre initial n’est plus celui où peut s’épanouir une activité, mais celui qu’une chose ou une personne peut ou doit prendre pour jouer pleinement son rôle. On parle de situation, de position, de rang pour les personnes physiques (personnalités publiques ou simples citoyens) ou morales (entreprise, pays…).

Le citoyen tient sa place dans la cité, comme l’employé dans son administration ou l’ouvrier dans son usine. La place n’est plus un lieu, mais une personne rétribuée pour son rôle ; rôle sacré pour le roi (de droit divin), le seigneur ou l’homme d’église, et rôle profane pour l’homme public comme pour le simple ouvrier : la place devient  devient emploi. Le forum est le site public de leur interaction.

La sociologie porte l’empreinte de ces deux sens : Émile Durkheim a particulièrement étudié le rôle des formes élémentaires de la vie religieuse (ensemble de croyances et de rites portant sur des objets sacrés), tout comme la « place  du village » où se tient le profane, lieu des activités économiques et domestiques ordinaires. C’est en ce sens que Durkheim considère comme primitive l’organisation totémique du village, avec sa « maison des hommes » au centre, et ses maisons individuelles sur les limites, où se déroule le reste de l’activité économique et domestique. Le « village totémique » est l’organisation sociale dont découlent toutes les autres formes d’organisation, pour concrétiser la conscience collective

Par la suite, les professeurs de l’université de Chicago reprennent ce sillon avec de nouveaux paramètres. La ville a connu une urbanisation extrêmement rapide qui s’opère sur fond de déracinements multiples, d’extrême hétérogénéité sociale et culturelle, de déstabilisation permanente des activités, des statuts sociaux et des mentalités. Chicago est l’emblème de la confrontation des origines et des cultures, le symbole de la délinquance et de la criminalité organisée. Pour les sociologues de son université, elle représente un terrain d’observation privilégié, un véritable laboratoire social.

Le pragmatisme américain fait avec justesse passer l’action devant la pensée dans l’exécution des rites. Un enfant imite non pas pour apprendre à agir, mais pour se mettre en scène. 

Si la prééminence de l’action sur la pensée parait aujourd’hui très pertinente, la pluralité interactive de la place (du village) s’étrécit à la famille dite « nucléaire » qui sert de base à l’éducation contemporaine des jeunes générations, et qui, même élargie à la sphère scolaire, semble trop pauvre pour les enfants d’aujourd’hui.

La ville doit offrir de nouvelles places à ses enfants, qui ont besoin des interactions humaines pour jouer et trouver leur propre place…

Laisser un commentaire