La fin de cette année 2025 marquera la quatrième année d’existence de cette chronique. À peu près 200 pages, à peu près 100 000 mots, à peu près 500 mégaoctets sur le disque dur de mon ordinateur, et dans les serveurs d’un hébergeur…
Mon but était de tenter de noter des réflexions et d’engager des échanges pour leur maturation collective.
Sur ce second point, j’ai échoué.
Cela vient du fait que j’ai très largement surestimé le potentiel du média internet.
L’anthropologue et psychologue américaine Sherry Trukle étudie depuis plus de quarante ans les effets psychologiques et sociaux liés à l’emploi des moyens d’information et de communication modernes. Son constat est clair ; ces technologies se développent aux dépens des relations humaines. La connectivité offerte par les réseaux ne fait qu’approfondir notre isolement. Les frontières deviennent floues entre le fait d’être ensemble en tout lieu grâce aux réseaux et d’être seuls, physiquement et psychologiquement, voire »absents ». Le fonctionnement multi-tâches imposé par les messageries électroniques peut être perçu de façon positive, mais il exaspère un besoin de reconnaissance qui se matérialise, entre autres, par la course à l’audience. Le nombre de « followers » ou de « clics » n’a pas seulement vocation financière, à travers une rémunération publicitaire. C’est aussi un besoin de reconnaissance qui s’exprime à la hauteur de l’investissement en temps et en énergie dans ces existences virtuelles.
Pour revenir à mon propre « investissement » dans ces lignes, il pourrait (me) faire croire à la réalité du partage de la réflexion. Mais il n’en est rien et je n’ai trouvé personne parmi mes lecteurs qui se soit lancé dans une conversation, sur l’un des nombreux sujets que j’ai pu aborder, et encore moins dans un débat ou dans une polémique.
Les manifestations d’intérêt ne sont jamais allées au-delà de la politesse et de l’encouragement. Ce n’est pas assez pour établir un échange profond et fécond, pour faire corps et devenir force de proposition. L’environnement virtuel est stérile, voire toxique lorsqu’il atteint des extrémités dangereuses, génératrices de mirages.
Mon absolue certitude que l’avenir de la race humaine est entre nos mains se double aujourd’hui d’une autre ; toutes les technologies qui nous relient « en temps réel » ne font que nous égarer dans de vertigineux virtuels, qui nous font négliger une réalité qu’il faudra pourtant finir par regarder bien en face.
Les implications sociales et morales des « réseaux » méritent d’être sérieusement prises en compte avant d’aller plus avant.
L’usage que nous en faisons aujourd’hui tient des pratiques des apprentis sorciers, et leurs conséquences psychologiques et sociétales hypothèquent sérieusement nos capacités de résilience pour surmonter les crises qui, l’une après l’autre, nous frappent.
Le dernier livre de Sherry Turkle, « Les yeux dans les yeux : Le pouvoir de la conversation à l’heure du numérique« , a été traduit en français et édité en 2020 chez Actes Sud.