Sécurité sociale

Elle vient d’avoir 80 ans et c’est une particularité française.

Par le biais de systèmes et d’institutions majoritairement publics, l’État collecte et redistribue « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », pour donner à tous une assurance contre les risques sociaux comme la maladie, la vieillesse, le chômage…

Cette idée de partage (« Give if you can, take if you have to ») n’est pas l’apanage de la France, mais les circonstances de l’après-guerre y permettent sa mise en place. C’est alors un régime général unifié, universel, et géré par les travailleurs eux-mêmes. Le principe autogestionnaire a cédé la place à l’État ou à des sociétés de droit privé (mutuelles) soumises à son contrôle. Mais il subsiste encore, en Alsace-Moselle, un régime local issu de la protection sociale allemande, mise en place par Bismarck dans la région après la guerre de 1870. Les représentants des travailleurs ont lutté pour conserver cette prérogative autogestionnaire, et caisse locale d’assurance maladie présente encore aujourd’hui un budget équilibré (légèrement excédentaire).

On pourrait en déduire que les principes autogestionnaires initiaux avaient peut-être du bon. La caisse d’Alsace-Moselle est gérée par un Conseil d’Administration, qui comprend 23 représentants des assurés sociaux désignés par les unions départementales des syndicats de salariés. Ils n’ont pas été élus directement, ce que ne manquent pas de pointer les pouvoirs publics… Mais cette caisse locale n’est cependant pas en déficit, contrairement au régime général. 

Pourquoi ?

Sans doute l’État, devenu omnipotent et omniscient, s’est-il désincarné ; il ne représente plus, ou plus assez, sa population. La démocratie représentative a pris de l’embonpoint et perdu une bonne partie de son sens. Les élections ne mobilisent plus les foules, hors celles qui permettent de choisir les conseillers municipaux, les représentants les plus proches de leur base…

Le précepte « Fais ce que voudras« , cher aux thélémites, prend sa revanche ! 

Les fumeurs se goudronnent l’intérieur, les buveurs étrécissent leurs cerveaux, les drogues de synthèse les plus addictives détruisent des populations entières, dont la santé vacillante est prise en charge par l’État, comme une revanche sur son aveuglement…

Pour survivre, la démocratie doit (re)devenir participative.

Chacun comprendra peut-être alors que ce sont ses voisins qui prennent en charge ses excès.

Place

Le premier sens de la place, est « l’espace plus ou moins étendu où peuvent s’exercer certaines activités déterminées ».

 C’est l’agora grecque, le forum romain, le cœur battant des villes où s’exercent les tribuns, où enseignent les professeurs, où jouent les enfants, où paradent les soldats, où s’installent les marchés, où le peuple peut faire la fête ou manifester…

C’est la placette, l’âme du quartier, la place d’armes où manœuvrent les régiments, la place de sûreté, donnée aux protestants par l’Édit de Nantes, et par extension le site, la ville où s’exerce une activité donnée (la place boursière, la place de Paris)…

Ce sens premier est fondamental dans la majorité des pays d’Afrique, d’Orient et d’Europe, dont l’urbanisme a lentement évolué autour des places publiques, où se sont fixées les administrations (mairies) les commerces (marchés, foirails, souks) et des parvis des lieux sacrés (églises, temples, mosquées…). Le sacré comme le profane restent des noyaux autour desquels se sont développées de façon plus ou moins concentrique des activités, artisanales, récréatives ou résidentielles, les activités pastorales et agricoles se trouvant repoussées au fil du temps… 

Le second sens du mot place se développe à partir du premier ; l’espace libre initial n’est plus celui où peut s’épanouir une activité, mais celui qu’une chose ou une personne peut ou doit prendre pour jouer pleinement son rôle. On parle de situation, de position, de rang pour les personnes physiques (personnalités publiques ou simples citoyens) ou morales (entreprise, pays…).

Le citoyen tient sa place dans la cité, comme l’employé dans son administration ou l’ouvrier dans son usine. La place n’est plus un lieu, mais une personne rétribuée pour son rôle ; rôle sacré pour le roi (de droit divin), le seigneur ou l’homme d’église, et rôle profane pour l’homme public comme pour le simple ouvrier : la place devient  devient emploi. Le forum est le site public de leur interaction.

La sociologie porte l’empreinte de ces deux sens : Émile Durkheim a particulièrement étudié le rôle des formes élémentaires de la vie religieuse (ensemble de croyances et de rites portant sur des objets sacrés), tout comme la « place  du village » où se tient le profane, lieu des activités économiques et domestiques ordinaires. C’est en ce sens que Durkheim considère comme primitive l’organisation totémique du village, avec sa « maison des hommes » au centre, et ses maisons individuelles sur les limites, où se déroule le reste de l’activité économique et domestique. Le « village totémique » est l’organisation sociale dont découlent toutes les autres formes d’organisation, pour concrétiser la conscience collective

Par la suite, les professeurs de l’université de Chicago reprennent ce sillon avec de nouveaux paramètres. La ville a connu une urbanisation extrêmement rapide qui s’opère sur fond de déracinements multiples, d’extrême hétérogénéité sociale et culturelle, de déstabilisation permanente des activités, des statuts sociaux et des mentalités. Chicago est l’emblème de la confrontation des origines et des cultures, le symbole de la délinquance et de la criminalité organisée. Pour les sociologues de son université, elle représente un terrain d’observation privilégié, un véritable laboratoire social.

Le pragmatisme américain fait avec justesse passer l’action devant la pensée dans l’exécution des rites. Un enfant imite non pas pour apprendre à agir, mais pour se mettre en scène. 

Si la prééminence de l’action sur la pensée parait aujourd’hui très pertinente, la pluralité interactive de la place (du village) s’étrécit à la famille dite « nucléaire » qui sert de base à l’éducation contemporaine des jeunes générations, et qui, même élargie à la sphère scolaire, semble trop pauvre pour les enfants d’aujourd’hui.

La ville doit offrir de nouvelles places à ses enfants, qui ont besoin des interactions humaines pour jouer et trouver leur propre place…

Loup

Succès planétaire, le loup solitaire devenu héros de clip publicitaire mérite un arrêt sur image.

Les amateurs de lectures enfantines ont sans doute déjà lu des histoires aux scénarios similaires : un animal réputé carnivore, donc méchant, qui ne parvient pas à se faire d’ami, change de régime alimentaire…

Le choix du loup n’est pas innocent, car l’entreprise pour laquelle il est mobilisé fait partie d’une branche d’activité économique – la grande distribution – considérée comme prédatrice (pour les entreprises)… Il s’agit donc d’améliorer son image auprès du grand public, et de montrer que le méchant loup peut se laisser apprivoiser, ou peut-être domestiquer… Quelle est la différence ?

Un petit coup d’œil aux dernières recherches en génétique et paléo-génétique sur ce carnivore légendaire, et son descendant, le chien domestique, n’est pas inutile.

Le loup d’aujourd’hui est un prédateur de l’hémisphère nord issu d’une sélection naturelle provoquée par les épisodes d’instabilité climatique de la fin du Pléistocène (entre – 50 000 et – 10 000 ans). Son origine est beaucoup plus ancienne (estimée à plus de 800 000 ans) et les chiens, domestiqués par les chasseurs-cueilleurs, sont tous des descendants des loups préhistoriques, qui ont disparu avec les aléas glaciaires. 

Ce petit rappel permet de distinguer l’action d’apprivoiser un animal sauvage et sa domestication.

Les réseaux sociaux sont riches d’expériences d’apprivoisement d’animaux sauvages, qui se sont habitués à la présence humaine, et qui partagent leur habitat. La possession d’un animal « exotique » permet sa mise en scène et la publication de documents, symboles ostentatoires de statut social pour une élite fortunée… Or ces stars des réseaux sociaux sont des espèces avec des besoins liés à leur espèce, sociaux et comportementaux, impossibles à satisfaire dans un foyer humain. Les animaux sauvages apprivoisés ne sont pas sans danger, ne serait-ce que parce qu’ils sont souvent vecteurs de maladies transmissibles à l’homme. Lorsqu’ils sont relâchés hors de leur milieu d’origine, ils peuvent perturber sérieusement les écosystèmes locaux, en concurrençant par exemple la faune indigène.

La domestication repose en revanche sur un long travail de sélection, au fil de nombreuses générations, pour rechercher des transformations génétiques, morphologiques et comportementales sur l’animal. Ainsi le cheval de course est devenu rapide, le cheval de trait puissant, certains chiens sont devenus des animaux de compagnie, pendant que d’autres sont des gardiens de troupeaux ou des chiens de chasse.

Ces animaux-là sont devenus dépendants de l’homme, et leur retour à l’état « sauvage » n’est pas toujours possible… Loups et chiens peuvent cependant s’hybrider car ils appartiennent bien à la même espèce.

Durant les prochaines semaines, les écrans ne manqueront pas de rediffuser à l’envi le clip publicitaire du gentil loup devenu végétarien. Il serait intéressant de le regarder d’un œil neuf et de le mettre en parallèle avec les trafics dont sont l’objet les derniers animaux sauvages, et en prenant en compte le partenariat que nous avons établi avec les animaux domestiqués au fil des millénaires, qui méritent eux aussi tous nos soins et notre plus profond respect.

Tactique & stratégie

Oui, deux vocables pour réfléchir un peu, dans le contexte guerrier du moment.

Ces deux mots, « tactique » et « stratégie« , dans l’antiquité, se référaient uniquement à la « science » militaire. ils ont gagné, grâce aux mathématiques, des places de premier plan dans les jeux, et dans l’économie ou la politique… Ces évolutions sémantiques semblent avoir provoqué un fort déséquilibre entre l’ingéniosité et la vélocité de la pensée tactique cultivée dans l’univers des jeux, et les difficultés de la raison à manipuler des desseins stratégiques liés à des enjeux économiques et écologiques qui sont devenus planétaires. Or, dans le militaire, la stratégie commande à la tactique, et, de fait, les hommes politiques qui manipulent à l’envi le vocabulaire guerrier à tout propos, tombent dans les mêmes difficultés à traduire, dans leurs discours comme dans leurs actes, la complexité de ces concepts.En matière de stratégie, pas un n’est à la hauteur. 

Dans les guerres que se livrent les États aujourd’hui, la victoire tient dans la sophistication du matériel. Le nombre de régiments et de divisions n’a plus qu’une importance toute relative. Les matériels et équipements militaires sont devenus des produits de compétition qui coûtent très cher et qui sont vite dépassés. Leur production est d’autant plus onéreuse et inflationniste qu’elle n’a pas de contrepartie positive dans une économie de marché aujourd’hui planétaire. En période de paix, ils ne servent à rien. C’est de l’argent perdu. Et en temps de guerre, c’est aussi de l’argent perdu, même pour les vainqueurs, à moins, comme l’État français en 1919, de vouloir faire payer des dommages de guerre exorbitants au vaincu, lui-même exsangue (ce qui provoquera une seconde conflagration mondiale vingt ans plus tard). Dans un contexte de raréfaction des matières premières naturelles, les conséquences écologiques d’une guerre sont bien évidemment dramatiques, et la tenue de la COP 30 était une bien triste plaisanterie…

Face à une stratégie guerrière lourde, la résistance a de tout temps fait ses preuves. Elle déjoue vaille que vaille la stratégie guerrière russe en Ukraine. 

Souvent confondue avec la guérilla, elle a contribué à l’effondrement des empires.

La seule réponse à la guerre est d’y résister, et pour se faire les États n’ont pas le choix des stratégies ; ils doivent faire confiance à leurs citoyens.

La résistance est une tactique créative et économe car elle sait s’adapter aux ressources du lieu. 

Un petit coup d’œil à l’ouvrage « Méthodes militaires de Maître Sun » en détaillait les principes voilà plus de 2500 ans…

« L’art chinois de la guerre est un art de l’oblique qui, investissant le champ entier du politique, réussit le tour de force de vaincre sans ensanglanter la lame. »

Extrait de « L’art de la guerre » de Sun Tzu – traduit et commenté par jean Lévi pour les Éditions Arthème Fayard/Pluriel (2016)

Supplément

Mon hébergeur me signale que l’abonnement « Fait-exprès » court pour deux mois encore… Une chance ? Je ne sais, mais il est vrai que je déteste plus que tout le gaspillage. Donc, comme chaque semaine depuis bientôt quatre ans, je me suis posé la question : dans l’avalanche des informations qui brouillent mon horizon, laquelle me semble importante au point d’y consacrer un peu de temps ?

Ces jours-ci, c’est le sexe.

Du temps de ma jeunesse, c’était une crampe passagère et quelquefois malvenue que l’activité physique me permettait de dissiper rapidement. Je pouvais ainsi me mettre au diapason de ma partenaire, et me laisser guider par sa libido. 

Car j’ai l’intime conviction que le désir viril doit se plier aux règles de l’amour. 

Seuls ceux qui ont eu la chance de connaître la puissance de l’amour d’une femme peuvent comprendre. Or ceux-là semblent devenir rares, à moins que les mecs ne souffrent de problèmes de mémoire…

Plus que jamais le masculin, à peine bousculé par la vague féministe qui a fait bouger quelques grains de sable, sur la plage de ces cinquante dernières années, le masculin   donc revendique sa suprématie par le sexe. L’économie de sexe poursuit son développement en collant à l’innovation technologique. Du dessin au tableau, en passant par l’estampe, puis par la vidéo et aujourd’hui le numérique, le sexe assure de plus en plus sa suprématie.

Car c’est un business qui rapporte gros.

Il paraît même qu’il prospère maintenant sur l’intime et sur la solitude, poussant encore plus loin la marchandisation de l’amour.

Le psychologue québécois Alain Rioux en dresse un tableau consternant sur son site

Pire, ces « informations », déjà toxiques pour les adultes, se trouvent maintenant à portée des enfants et des adolescents, qui ne risquent pas d’y trouver matière à se construire une sexualité harmonieuse.

Tout comme la santé physique a dû se plier aux lois du business, la santé mentale de notre jeunesse est compromise de la même façon. 

Je m’y refuse. 

Est-ce un effet de ma mauvaise vue ?

Consensus

Oui, c’est du latin d’accord, mais c’est aussi dans tous les dictionnaires de français. On parle de consensus à propos des interrelations qui peuvent s’établir, par exemple entre deux atomes d’hydrogène et un d’oxygène pour faire une molécule d’eau.

On parle aussi de consensus lorsque différentes personnes se mettent d’accord.

Ainsi la trentième « COP » (Conference Of Parties) réunit-elle les représentants de 197 États à Belem, avec pour objectif de se mettre d’accord sur des propositions de résolutions, afin de tenter d’enrayer le processus de réchauffement climatique…

Charline Granger, chargée de recherche au CNRS, vient de publier un article sur la façon dont le consensus pouvait naître dans les parterres des théâtre, en 1750… À cette époque, Le théâtre est en effet lieu d’exhibition, où les femmes en général (et les courtisanes en particulier) viennent se montrer, où les pouvoirs locaux se disputent les loges les plus en vue. Au parterre, le public, masculin, est debout, nombreux (500 à 600) et « participe » au spectacle jusqu’à, souvent, interrompre la représentation. Cette foule tumultueuse fait peur au pouvoir et, pour maintenir l’ordre, un cordon d’hommes d’armes est présent sur les lieux. Mais cette population attire aussi l’attention des auteurs et des philosophes, qui voient les émotions s’y démultiplier et tendre à converger collectivement vers l’expression d’un seul et même mouvement. Les rires suscitent les rires… On y voit une forme d’intelligence collective.

Il serait intéressant de transposer au Palais Bourbon, haut lieu de spectacle où se produisent les personnalités politiques, les mêmes conditions d’inconfort. 

La jauge y est sensiblement la même qu’au parterre des théâtres de cette époque. 

On y découvrirait l’intérêt de la position debout, qui semble favoriser l’apparition du consensus et de cette intelligence collective qui manque cruellement aujourd’hui.

Nos représentants seraient certainement plus prompts à trouver un accord sur le budget pour notre pays l’an prochain, s’ils ne « siégeaient » plus, mais délibéraient plus librement en position verticale, aidés sans doute par l’usage d’écritoires pour y étaler leurs papiers ou poser leurs écrans.  Ils éviteraient ainsi d’écraser les consensus à venir sous leurs postérieurs. 

À l’école, on nous a appris que nous en avions cinq sens – l’odorat, la vue, l’ouïe, le toucher et le goût – qui sont les sens de l‘extéroception, qui intéressent la relation de l’être humain avec l’extérieur. Depuis cinq ans environ, les neurosciences révèlent, avec le travail de vulgarisation de la chercheuse espagnole Nazareth Castellanos, qu’il faut élargir ce champ. Nous n’avons pas seulement cinq sens, nous en avons d’autres. Le premier sens, le plus important, est l’interoception, l’information qui parvient au cerveau sur ce qui se passe dans notre corps. 

Cette idée d’attribuer à la position debout le pouvoir de transcender des corps individuels en corps collectif mériterait d’être mise en pratique. Il est indiscutable que son inconfort relatif saurait accélérer le débat. Et pour maintenir un bon niveau de motivation, promesse de fertilité des esprits, il ne serait pas inutile d’appliquer la  règle d’une rémunération au résultat. Le consensus serait alors beaucoup plus facile à obtenir !

Décentralisation

La France, pays géographiquement peu étendu et plutôt compact, conserve de son passé colonial des territoires plus ou moins éloignés de la métropole, qui remettent régulièrement en question l’exercice très centralisé du pouvoir de l’État. Une longue succession de monarchies a profondément marqué l’exercice des fonctions régaliennes, comme la finance (levée des impôts), la justice et sa police, ou l’armée…

Sur le plan administratif, l’ancien régime prend l’habitude de ménager les privilèges et de respecter les coutumes régionales en superposant des maillages liés aux besoins du moment. Avec les diocèses de l’église catholique (chargée de l’état civil) se côtoient les baillages (pour la levée des impôts), la sénéchaussée pour la police, puis les généralités, créées par François 1er, ancêtres des départements, qui sont eux le fruit de la restructuration administrative de 1789. Ces organisations restent toujours en lien étroit avec l’exercice central du pouvoir, qu’il soit royal, impérial ou républicain. Au nom de l’unité du pays (nation) on délègue en région des responsabilités, mais très rarement des compétences

La V ème République poursuit à petit pas une politique de décentralisation et de réformes territoriales qui semblait jusqu’à ce jour vouloir desserrer les liens de sujétion entre la capitale et les régions.

Au début des années 1980, des régions sont créées, qui s’ajoutent aux administrations existantes en se glissant entre Paris et les départements, qui voient, tout comme les communes, leurs pouvoirs renforcés. La « fonction publique territoriale » est créée. En 2004, la loi organise un certain nombre de transferts de compétences, comme par exemple la politique sociale, aux départements et aux régions qui passent en 2010 de 23 à 8… Les communes se voient confirmées par la « clause générale de compétence des communes » une compétence générale qui affirme leur pouvoir local. Il faut noter qu’en 2014 cette délégation de compétence est supprimée pour les départements et les régions, qui se voient attribuées des compétences précises, dans le but de mettre fin aux doublons et aux enchevêtrements administratifs. 

Ces « libertés » nouvelles offertes par ce mouvement de décentralisation suscitent des initiatives locales très différentes. Les métropoles régionales (Lyon, Aix-Marseille) ancrent leurs spécificités, pendant que le « Grand Paris » tente laborieusement sa propre expérience. La « Communauté Européenne d’Alsace« , la Corse, et cette année Mayotte tente de jouer leur propre partition. La Nouvelle Calédonie et les Antilles Françaises manifestent leur volonté de profiter de cette opportunité…

Notre nouveau Premier Ministre a fixé le cap de son gouvernement dans sa déclaration de politique générale ; la politique de décentralisation, dont le développement a été mis en veilleuse depuis l’élection du président Macron, doit être réorganisée pour la rationaliser. En deux phrases sans ambiguïté, il déclare « … Il ne faut pas décentraliser les compétences. Il faut décentraliser des responsabilités, avec des moyens budgétaires et fiscaux et des libertés, y compris normatives…« 

À l’heure de la crise budgétaire, les pendules locales et régionales sont menacées de perdre une partie de leurs toutes nouvelles compétences. Il y a fort à parier que sans elles, les nouveaux « responsables » ne seront pas si faciles à trouver sur place.

Poison

Pour bien comprendre les dangers qui nous guettent aujourd’hui, il m’a semblé intéressant de faire un parallèle entre deux mondes, celui de la charcuterie et celui de l’information. Ceux que ce rapprochement surprendraient doivent savoir que je suis tombé tout petit dans la marmite charcutière ; c’était le métier de mes parents, et de mes grand-parents… Ils doivent aussi savoir qu’une partie conséquente de mes études tient dans le traitement de l’information…

Ces deux activités ont un point commun : le risque du poison.

Pour la charcuterie, je renvoie aux deux livres de Guillaume Coudray consacrés à la charcuterie. Ils sont fort bien documentés, et mon expérience familiale le confirme : la charcuterie tenait la première place dans notre alimentation, mais mes grands-parents ni mes parents ne sont morts victimes d’un cancer du côlon. J’ai moi-même cessé de consommer de la charcuterie lorsque mon père a pris sa retraite, et tout va bien, merci !

Mon grand-père appris ce métier à partir d’un savoir populaire qui s’est transmis de génération en génération. La charcuterie gauloise était fort renommée : elle avait conquis les meilleures tables romaines, plus vite que les troupes de César la Gaule… Il l’a transmis à mon père, qui a su éviter les sirènes de la chimie moderne. L’emploi « raisonné » du nitrate de potassium et du nitrite de sodium a transformé le métier et facilité son industrialisation, au point que la plupart des charcutiers d’aujourd’hui ne sont plus que des épiciers qui se contentent de revendre des produits d’usine. 

Or, depuis dix ans la preuve est faite ; la charcuterie nitrée est cancérogène. Le poison est en vente libre, bien caché dans des produits qui ont fait dans le passé la gloire des tables de France.

Et l’on s’étonne de l’état permanent de faillite de notre sécurité sociale !

Le même problème se reproduit dans le domaine de l’information. Les artisans journalistes ont développé et vaille que vaille maintenu leur savoir-faire en matière d’enquête jusque très récemment. Ils parviennent encore à identifier l’information corrompue qui fait le bonheur de la presse de rue et des réseaux sociaux. Ils passent beaucoup de temps à faire le tri pour nous donner des informations fiables au moment où ils la diffusent… Ils sont aussi conscient du fait que l’intelligence artificielle (IA) bouleverse leur métier de fond en comble. L’information est devenue un ensemble de « données » qui nourrissent des algorithmes, et qui sont remises au goût des consommateurs de « chat GPT » ou autre intelligence artificielle.

Ces données peuvent être empoisonnées de façon directe, et le poison, une donnée corrompue, s’activer avec une clé de codage. Le poison peut aussi être employé de façon indirecte, mais tout aussi nocive, en mêlant aux data des informations biaisées en infime quantité… L’effet est tout aussi efficace, et dans un cas comme dans l’autre, il est tout aussi difficile de faire le tri. La totalité des données qui se réfèrent au sujet ciblé sont corrompues. 

Voilà le cancer qui menace le cerveau de notre jeunesse, de la même façon que les cancers stimulés par le nitrate de potassium et le nitrite de sodium s’attaquent à nos »seconds cerveaux »… Qu’on se le dise !

Cassos

Ce mot là, je ne le connaissais pas. Il est tout neuf et son orthographe encore malléable, proche de la phonétique. Mais il a déjà une lourde histoire.

C’est aujourd’hui une injure, un stigmate, comme la fleur de lys marquée au fer sur l’épaule du galérien, en d’autres temps. Il a pourtant commencé sa carrière comme une banale abréviation, celle de cas social, probablement employée en catimini dans les milieux feutrés de la psychiatrie et des travailleurs sociaux. Il a cependant attiré l’attention des sociologues qui étudient tout ce qu’il cache…

Et il en cache !

Cassos est un sociotype, comme bourge, beauf ou prolo, ce qui signifie que les caractéristiques de la personne ainsi étiquetée ne tiennent pas dans sa personnalité (ce serait alors un ontotype), mais dans la classe sociale à laquelle elle appartient. C’est donc « une personne en grande difficulté financière ou sociale », pour les travailleurs sociaux, ou bien  » un cas désespéré, une personne peu intelligente ou complètement décalée », dans le milieu de la psychiatrie. On décèle sous le vocable un mépris de classe que les sociologues n’ont de cesse de pointer (R. Challier, S. Legris, C. Reversé…). 

Je n’oublie pas l’ouvrage dirigé par Pierre Bourdieu , « La misère du monde » (Points – 2015), ni « Les gars du coin » (La Découverte/Poche 2010) de Nicolas Renahy, dont le dernier ouvrage est explicite : « Mépris de classe« … Il y en a sans doute beaucoup d’autres. La sommes de leurs observations et de leurs analyses donnent bien des clés pour mieux comprendre l’évolution des comportements dans la société française.

J’en retiens trois qui corroborent  les constats que j’ai pu faire : 

– Beaucoup de jeunes ruraux précaires emploient, voire revendiquent pour se définir l’étiquette de cassos. L’usage courant de ce qualificatif dans le langage de nos jeunes contemporains n’est pas un phénomène de mode. Il correspond au reflet exact de la précarité, de la relégation et de l’isolement qui sont vécus par ces populations de jeunes sans diplôme vivant en milieu rural, dans une société qui ne leur laisse aucune prise sur leur destin. Ce terme de cassos condense une morale politique qui accuse les précaires d’être responsables de leur précarité, les stigmatisés d’être responsables de leur stigmate.

– Pire, le mot cassos est en voie d’abandonner son statut de sociotype pour devenir une condition de dépendance contrainte par l’absence de choix, une norme. Le sens profond glisse du registre de l’insulte vers le diagnostic de symptômes de domination sur des populations qui s’intègrent dans une société profondément inégalitaire. C’est un puissant marqueur d’identité négative, particulièrement délétère.

– Ce rejet des précaires, ce mépris pour les « dominés » explique à lui seul le poids toujours plus lourd des votes d’extrême droite au fil des élections. Il y a fort à parier que le pourcentage de précaires qui se trouveront intégrés dans les listes de candidats d’extrême droite aux prochaines élections seront de puissants aimants pour attirer ceux qui veulent à tout prix échapper au statut de cassos.

Le mépris, la stigmatisation exercée par les « dominants » pour assurer leur respectabilité ne fait en réalité que pousser une population toujours plus nombreuse vers des extrémismes politiques tout aussi trompeurs.

Seuls ensemble

La fin de cette année 2025 marquera la quatrième année d’existence de cette chronique. À peu près 200 pages, à peu près 100 000 mots, à peu près 500 mégaoctets sur le disque dur de mon ordinateur, et dans les serveurs d’un hébergeur…

Mon but était de tenter de noter des réflexions et d’engager des échanges pour leur maturation collective. 

Sur ce second point, j’ai échoué. 

Cela vient du fait que j’ai très largement surestimé le potentiel du média internet.

L’anthropologue et psychologue américaine Sherry Trukle étudie depuis plus de quarante ans les effets psychologiques et sociaux liés à l’emploi des moyens d’information et de communication modernes. Son constat est clair ; ces technologies se développent aux dépens des relations humaines. La connectivité offerte par les réseaux ne fait qu’approfondir notre isolement. Les frontières deviennent floues entre le fait d’être ensemble en tout lieu grâce aux réseaux et d’être seuls, physiquement et psychologiquement, voire »absents ». Le fonctionnement multi-tâches imposé par les messageries électroniques peut être perçu de façon positive, mais il exaspère un besoin de reconnaissance qui se matérialise, entre autres, par la course à l’audience. Le nombre de « followers » ou de « clics » n’a pas seulement vocation financière, à travers une rémunération publicitaire.  C’est aussi un besoin de reconnaissance qui s’exprime à la hauteur de l’investissement en temps et en énergie dans ces existences virtuelles. 

Pour revenir à mon propre « investissement » dans ces lignes, il pourrait (me) faire croire à la réalité du partage de la réflexion. Mais il n’en est rien et je n’ai trouvé personne parmi mes lecteurs qui se soit lancé dans une conversation, sur l’un des nombreux sujets que j’ai pu aborder, et encore moins dans un débat ou dans une polémique.

Les manifestations d’intérêt ne sont jamais allées au-delà de la politesse et de l’encouragement. Ce n’est pas assez pour établir un échange profond et fécond, pour faire corps et devenir force de proposition. L’environnement virtuel est stérile, voire toxique lorsqu’il atteint des extrémités dangereuses,  génératrices de mirages.

Mon absolue certitude que l’avenir de la race humaine est entre nos mains se double aujourd’hui d’une autre ; toutes les technologies qui nous relient « en temps réel » ne font que nous égarer dans de vertigineux virtuels, qui nous font négliger une réalité qu’il faudra pourtant finir par regarder bien en face.

Les implications sociales et morales des « réseaux » méritent d’être sérieusement prises en compte avant d’aller plus avant. 

L’usage que nous en faisons aujourd’hui tient des pratiques des apprentis sorciers, et leurs conséquences psychologiques et sociétales hypothèquent sérieusement nos capacités de résilience pour surmonter les crises qui, l’une après l’autre, nous frappent.

Le dernier livre de Sherry Turkle, « Les yeux dans les yeux : Le pouvoir de la conversation à l’heure du numérique« , a été traduit en français et édité en 2020 chez Actes Sud.