Du plomb

Le sénateur Laurent Duplomb, à l’origine de la loi “Duplomb”, a inspiré cette page. Son patronyme, qui circule si activement dans les médias depuis quelques mois, m’a rappelé la controverse du plomb dans l’essence, qui doit dater d’une cinquantaine d’années…

Petit rappel ; le moteur thermique des années 1920, utilisant l’essence de pétrole comme carburant, nécessitait d’y ajouter des additifs à base de plomb pour en améliorer le rendement. Ce procédé a engendré une pollution atmosphérique, qui a ému l’opinion publique américaine dans les années 70, puis l’Europe un peu plus tard. Les pétitions n’avaient pas encore la puissance qu’elles connaissent aujourd’hui grâce à internet, mais les journaux d’alors ont développé les arguments des uns, qui soutenaient qu’il était impossible de se passer du plomb dans l’essence, et des autres, qui relayaient les effets pathogènes (saturnisme) du plomb et de ses dérivés sur les humains, particulièrement les enfants.

L’ajout de plomb dans l’essence fut finalement restreint, puis abandonné presque partout à partir des années 2000. Une bonne centaine de millions de personnes reste toutefois exposée à cette pollution dans certains pays. L’Algérie par exemple, a fini par interdire cette pratique il y a tout juste quatre ans…

Mais il ne faut pas se leurrer ! 

Le retrait du plomb dans l’essence ne s’est pas fait pour des raisons sanitaires ! 

La pollution aérienne engendrée par les moteurs thermiques tient aussi dans des sous-produits de la combustion, les oxydes d’azote (Nox) particulièrement délétères pour la santé humaine, et accessoirement pour l’environnement (effets sur l’ozone). L’industrie automobile a donc travaillé sur l’élimination de cette pollution particulière, en équipant les véhicules de pots catalytiques. Mais on s’est aperçu au bout de quelques années que la présence de plomb dans le carburant nuisait à leur fonctionnement. Il a donc fallu se résoudre à abandonner l’usage de cet additif pour des raisons techniques…

La santé humaine n’est qu’un épiphénomène dans les choix techniques qui président à nos destinées.

Besoin d’un autre exemple ?

Au hasard ; le choix de la filière énergétique nucléaire française reposait sur la nécessité d’amortir les frais de recherche du pays, après la seconde guerre mondiale, pour rejoindre le groupe des pays détenteurs de l’arme atomique. Le nucléaire civil a permis d’amortir les frais du nucléaire militaire, et l’énergie produite à bas prix a généré la politique du “tout électrique”, sans se soucier des performances thermiques de la construction, à partir des années 60 : les passoires thermiques d’aujourd’hui, qu’il faudra bien raser pour reconstruire… Et le pays manque cruellement de logements depuis plus de 20 ans…

La loi “Duplomb” se situe dans le doit fil de ces politiques dictées uniquement par des intérêts techniques et financiers. La grande toxicité de nombreux produits ne doit pas entraver leur usage, et tant pis pour le déficit de la sécurité sociale.

L’État ne doit pas chercher la puissance, mais choisir les moyens compatibles avec les intérêts de sa population. Une société où l’on ne délègue pas les décisions techniques aux experts, mais où l’on débat collectivement de ce qui est juste, vivable, désirable. 

La santé publique est, en 2025, un objectif désirable.

Compétition

Non, je ne vais pas parler du tour de France !

Cette compétition là ne m’inspire pas particulièrement. 

Bien plus préoccupantes sont les limites atteintes par la société de performance qui reposent sur la réussite individuelle, et cela pratiquement dans toutes les sociétés humaines. 

Édgar Morin a tenté de nous en avertir, il y a pratiquement un demi-siècle, dans un petit ouvrage édité d’abord aux Éditions du Seuil, puis par l’UNESCO à la fin du XXème siècle : Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur.

Le futur d’alors, c’est aujourd’hui, et nous voici au pied d’un mur vertigineux, à nous acharner à transmettre aux jeunes générations ce qui nous a conduits là… 

Or l’important n’est pas d’être le meilleur (contre tous les autres), mais de tendre en permanence vers le mieux, dans un perpétuel effort de dépassement de soi. C’est ce que rapportait Maria Montessori dans son livre L’enfant, publié en 1900…

Écoutons-là : “… La liberté de ces enfants était si grande que la maîtresse s’était faite passive ; elle pouvait même être absente sans qu’aucun changement n’intervint dans le travail paisible, intense de la classe. Voilà donc que le travail est non seulement compatible avec le bien-être, mais qu’il est indispensable au développement de la personnalité ! … Les problèmes avaient été résolus spontanément par les enfants non par un effort logique mais par la simple réalisation d’une vie normale…” (in “Les étapes de l’éducation” – conférence de 1936 à la Sorbonne).

La compétition perturbe sévèrement cette “vie normale” ; elle permet certes des progrès dans la confrontation avec les autres, par l’exercice et l’entrainement, par la mise en place d’un projet, et par la confiance dans ses capacités. Mais elle a aussi des revers bien cruels, avec la défaite (car on nous apprend bien le “savoir gagner” mais pas le “savoir perdre”). Elle favorise des effets pervers (triche, dopage…) qui débouchent sur la haine de l’autre concurrent, qui devient un ennemi. La guerre s’invite ainsi dans la “vie normale”, insidieuse et mortelle. Battre les autres n’est pas une fin en soi et on ne se construit pas sur ces victoires là. La valeur de l’individu ne peut être appréciée par rapport à celle des autres, par le classement.

Chaque individu porte en lui dès sa naissance le germe du progrès nécessaire dans l’organisation future de la Vie dans sa globalité. L’éducation et l’instruction doivent s’adapter individuellement pour respecter le futur de chacun. Ce respect est fondamental pour permettre l’épanouissement de tous dans la “vie normale” dont parlait Maria Montessori.

Cascades

En premier lieu une cascade de chiffres, en raison d’une donnée que j’ai rapportée sur la page “Gastronomie” du 11 juillet dernier ; 6 millions de personnes connaitraient la précarité alimentaire en France… Vos commentaires m’ont conduit à vérifier. En 2018 déjà, les pouvoirs publics reconnaissaient qu’un français sur 5 était en insécurité alimentaire, soit plus ou moins 12 millions de personnes… Depuis, le pays a connu quelques turbulences sanitaires et économiques. La flambée de l’inflation post-COVID a été forte sur les produits alimentaires, et particulièrement sur les produits frais. Au point que la recommandation de l’OMS (de 2003) de “consommer 5 fruits et légumes par jour”, est devenue une galéjade pour un français sur trois (20 millions de personnes). D’autres calamités (guerres, aléas climatiques…) ont conduit à la hausse les prix des céréales, des oléagineux, du cacao, donc des produits alimentaires “premiers prix” proposés par l’industrie, qui ont suivi le même mouvement. Le panier des personnes consommant ces produits a augmenté plus vite que le panier du français moyen… À la cascade de chiffres s’ajoute une cascade de conséquences qui touchent de plein fouet les petits budgets, à savoir les personnes seules, encore appelées “personnes isolées”, qui sont le plus souvent des femmes (avec ou sans enfant à charge), des personnes souffrant de handicap et/ou de problèmes de santé, des personnes âgées et des mal-logés.

La raréfaction des logements corrects est la conséquence du manque de logements depuis plus de vingt ans. Le prix des loyers, même encadré par la loi, représente une grosse part du budget moyen des ménages. Elle est pratiquement incompressible, et les charges (chauffage) ont suivi le même mouvement inflationniste. Les personnes qui, déclarant souffrir d’un handicap, d’une maladie chronique ou d’une affection de longue durée, sont plus nombreuses à manquer de nourriture saine que les personnes qui se disent en bonne santé : 22 % contre 12 %, soit deux fois plus. 

 De fait, le budget santé se trouve malmené, en raison des contraintes exercées sur le budget alimentation, le seul assez “souple” pour servir de variable d’ajustement…

Les personnes isolées (étudiants, femmes, personnes âgées…) subissent donc cette cascade de difficultés en matière de logement, d’alimentation et de santé, et deviennent la variable d’ajustement des politiques publiques, qui cherchent à améliorer l’habitat en retirant du marché les “passoires thermiques”, et qui tentent de freiner l’inflation sur le budget de la sécurité sociale en limitant le remboursement des soins. 

Ce sont les dernières cascades qui menacent de noyer les plus pauvres, de plus en plus nombreux à se retrouver sur le trottoir…

Genre de livre

Selon qu’il est employé au féminin ou au masculin, le mot livre prend un sens bien différent.

Au féminin, la livre est l’unité de masse bien connue, et pour laquelle les humains ont fini par se mettre d’accord, en 1875, pour lui donner partout le même poids, soit cinq-cents grammes, ou la moitié d’un kilogramme. Ce kilogramme occupe les scientifiques, depuis un siècle et demi. Ils se sont aperçus qu’il n’était pas constant, sa dernière définition, la plus précise, date du 20 mai 2019.

Revenons à la livre, qui fit selon les époques et les provinces, entre 380 et 550 grammes. Elle servit à déterminer la valeur de la monnaie, à partir d’une livre d’argent métal. En 1801, lorsque s’établit le système métrique, la contrepartie métallique d’une livre monétaire n’est plus que de cinq grammes. C’est que la monnaie s’est multipliée beaucoup plus rapidement que la quantité d’argent extraite de toutes les mines du monde… L’économie mondiale a gardé trace de la livre-monnaie dans la livre sterling, dont le code international est “GBP” (Great Britain pound) et le symbole “£”. C’est la plus ancienne monnaie encore en circulation.

Au masculin, le livre est une toute autre histoire. La fine couche d’écorce (liber en latin) qui recueillait l’information destinée à être conservée comme référence s’est un temps substituée au papyrus antique, avant de disparaître au profit du parchemin et du vélin (de la peau d’animaux), puis de revenir au végétal, avec l’invention du papier artisanal, un peu partout en Europe dès les années 1750 (mais bien antérieurement en Chine), puis industriel, à partir du bois. L’objet “livre” s’est bien vite vu dépassé par son usage, essentiel dans le développement des activités humaines. Il transmet sans faillir et à moindre coût connaissance et cultures, grâce à l’invention de l’imprimerie. Le livre est devenu un ouvrage de l’esprit. Il est une œuvre lorsqu’il transmet la pensée, la sensibilité d’un homme, d’un écrivain. Il peut alors vivre sa vie propre, indépendamment de celle de son auteur. Il peut être traduit dans toutes les langues, diffusé jusque dans les contrées les plus lointaines… Il peut sommeiller longtemps dans les bibliothèques avant que de reprendre vie par la grâce des yeux d’un lecteur.

Un moment on a craint que le développement de l’outil informatique ne contribue à le faire tomber dans l’oubli. Mais non, le livre-papier poursuit sa carrière, alors que le format électronique se cantonne au temps court : quelques minutes pour lire cette page, la 177 ème, avant de revenir au quotidien, sans prendre le temps de feuilleter, de relire, de prolonger, de rêver la vie du texte…

Gastronomie

Ou l’art français de se remonter le nombril au niveau de l’estomac !

L’idée semble bien ancrée qu’en France “on sait manger”. C’est d’emblée se focaliser sur la cuisine de luxe. Aujourd’hui comme hier, la table est un lieu de pouvoir et les mets recherchés qu’on y sert veulent éblouir pour dominer. Dans ce sens, la cuisine est entretenue comme un emblème national, quel que soit le pays.

Soulevons un moment le torchon bleu-blanc-rouge pour regarder ce qui se cache dessous :

  • les grandes cuisines sont des lieux violents, régis par une organisation militaire, avec des chefs, des brigades, et des coups de feu. Comme dans l’armée, les heures supplémentaires, ça n’existe pas. La semaine de travail, ce n’est pas 35 ou 40 heures, mais le double ! Tout le monde commence au bas de l’échelle, comme commis de cuisine, pour espérer monter vite dans la hiérarchie car l’épuisement physique et mental guette , avec l’illusion du mérite pour maintenir la pression… Les salariés (quand ils le sont) sont des citrons.
  • la cuisine est élitiste, et pour maintenir son emprise, elle domine toutes les “recettes marketing” : par exemple la cuisine étrangère ne vaut que lorsqu’elle est adoubée par de grands chefs français. La “science” nutritionniste passe par les étoiles pour séduire la bourgeoisie. Il est temps de rappeler que six millions de personnes vivant dans beau pays connaissent la précarité alimentaire… Pratiquement une personne sur dix…
  • Les classes populaires n’ont pas ou plus accès à la gourmandise. La nourriture industrielle propose de plus en plus de produits “ultra-transformés” qui nuisent à la santé et standardisent les sensations olfactives et gustatives. Le secteur économique hexagonal de la malbouffe est particulièrement prospère. La gourmandise d’aujourd’hui va au plus sucré, au plus gras…

C’est dur à avaler, mais c’est la réalité qui se cache derrière le mythe de la gastronomie française.

L’intelligence du cœur

J’appelle “intelligence du cœur” cette conscience intuitive qui se révèle au plus jeune âge, et qui devrait guider les enfants vers une connaissance plus fine du “monde” dans lequel ils sont parachutés. Or il faut bien constater que le plus souvent cette conscience intuitive, qui devrait permettre l’ouverture à la vie sous toutes ses formes, est entravée par une éducation qui s’appuie sur des rites, des croyances, des théories, des idéologies, des religions qui bornent tous les horizons.

Je prends la responsabilité de revendiquer l’arrêt du formatage et de la mutilation de la jeunesse avec des “principes”, des “vérités” et des “valeurs” qui ont mené le monde là où il en est… Il me semble être réaliste en faisant ce constat d’échec du monde actuel.

La fréquentation des petits humains me permet de constater combien leur “intelligence du cœur” est développée, en dépit de leur très jeune âge. Ils ont cette perception intuitive de la puissance vitale de l’amour, qui devrait leur permettre de comprendre l’unicité du vivant… Or, nous ne leur proposons le plus souvent que la mise en place des gestes et des codes pour en faire de bons enfants, de bons travailleurs, de bons citoyens, de bons soldats, de bons croyants…

Réalisons – soyons réalistes ! – que chacun d’entre nous fait partie d’un Tout. 

Chacun est l’une des expressions de la Vie sur Terre, unique, et capable, seul ou associé à d’autres, d’accomplir son “destin” avant de mourir.

Le cœur est, dès la naissance, assez “intelligent” pour savoir le sens de son existence. Encore faut-il l’écouter. Dans le foisonnement de la Vie, le cœur sait retrouver la trace de son origine, une origine que les scientifiques commencent à décoder péniblement dans les microscopiques chaînes génomiques du vivant.

Écoutons donc nos cœurs nous rappeler le sens de notre existence.

Écoutons-les nous démontrer l’évidente solidarité qui nous lie à tout ce qui vit sur terre.

Chacun est un simple outil au service de la Vie, unique par ses capacités physiques, mentales et créatrices. Ce que nous percevons dès la naissance comme “conscience de soi” est notre carte d’identité biologique, qui nous enracine dans un grand Tout unique. À partir de ces informations le moi peut éclore et donner libre cours à ses capacités propres, à ses aspirations, à ses dons uniques.

Maudits mots

Une fois n’est pas coutume, je fais appel au Maître et t’invite à la lecture d’un petit  extrait de ce poème de Victor Hugo ; “Réponse à un acte d’accusation”.

… “Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant ! 
Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant 
Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
Cette toute-puissance immense sort des bouches.
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches 
Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent”…

Plus que jamais aujourd’hui “La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches” ; trop de bouches malsaines se croient autorisées à s’ouvrir, et à répandre leur sanie. 

Merci Victor ! 

C’est bien vu.

Lecteur, repose tes yeux sur le champ de la page blanche, et quand nécessité se fera sentir de lire, privilégie les mots des enfants, des poètes et des fous ! 

Demain leur appartient.

Santé mentale 3

Oui, deux premiers billets ont, ici, été consacrés à la santé mentale, les 8 et 15 novembre 2024. Le premier faisait un parallèle entre le fonctionnement du cerveau et l’ordinateur, quand le second mettait en évidence l’importance cruciale des périodes de l’enfance et de l’adolescence dans l’acquisition des bases d’une bonne santé mentale.

Ma présence, ponctuelle mais régulière, dans un lieu d’accueil parent enfant (les LAEP sont inspirés en droite ligne des maisons vertes fondée à l’initiative de Françoise Dolto), me permet de voir comment les enfançons construisent leur “je” par le jeu. 

Les jeux leur permettent de modeler à leur guise leur environnement, et de passer facilement du réel au virtuel. Ils apprennent le conditionnel, le “si” qui libère l’imagination, laisse parler les fantasmes et permet d’expérimenter sans risque des façons d’être, des “je” compatibles avec une vie sociale, essentielle pour comprendre “les autres” qui jouent aussi… Tout au long de l’enfance, les parents, et plus généralement les adultes, arbitrent ces jeux et maintiennent présentes les contraintes du réel.

Car le réel est toujours là, offrant souvent des frustrations cuisantes et des injustices flagrantes dont les adultes ont appris à s’accommoder, dans certaines limites, fixées pour partie par le Droit, pour partie par le “bon sens” ; des limites qui bougent cependant en permanence, et de plus en plus rapidement… Les enfants observent et apprennent…

Un bon équilibre entre réel et virtuel est ce qu’on a coutume d’appeler une “bonne” santé mentale…

Le gouvernement français a fait de la santé mentale la grande “cause nationale” de l’année 2025… Après les “jeux » olympiques et paralympiques de l’an passé, et dans le flou de plus en plus troublant entre les beaux discours et les réalités économiques, politiques et environnementales, le choix du sujet était judicieux.

Le problème reste cependant cette inadéquation de plus en plus grande entre le virtuel et le réel. Ou plutôt, le problème est dans l’immaturité de plus en plus grande qui se répand dans toutes les couches sociales et qui entretient la confusion entre deux mondes… 

Les populations les plus pauvres “croient” au miracle du “toujours plus” (blanc, beau, meilleur, vite, riche…) de notre merveilleuse société de consommation, qui les assure et les rassure – de plus en plus difficilement -. Ils s’accrochent alors férocement, aveuglément, aux promesses qu’ont leur a faites de lendemains chantants…

Les classes moyennes ne sont pas vraiment dupes, mais se réfugient dans le virtuel des “jeux” spectacles, théâtre, films et séries qui leur permettent d’échapper un moment au réel. Ils savent néanmoins que l’à venir n’est pas ce qu’on en dit.

Les plus aisés ont su profiter des opportunités du “toujours plu”s et tiennent à préserver leurs petits avantages, avec des murs toujours plus hauts, et des discours toujours plus manipulateurs…

Bref, les sociétés démocratiques vont mal. Elles recherchent des hommes providentiels qui sauront tenir le “bon” discours pour réconcilier réel et virtuel, pour faire bouger les frontières du possible dans le respect du Droit, dans les limites du simple bon sens. Elles comptent sur de nouveaux outils, comme les intelligences artificielles (IA) pour proposer des solutions.

Elles ne veulent pas voir que tout ce qui fera demain est en réalité – toujours cette fichue réalité – notre jeunesse, celle que nous laissons dans le marasme du virtuel des écrans, et des dérives des IA prises pour confidentes et partenaires, tuant toute fructueuse confrontation au réel…

Est-ce si difficile de regarder le réel en face ?

Bronzage

Dans tout l’hémisphère nord de la planète bleue, c’est bientôt l’été. Les jours sont longs, le soleil monte haut dans le ciel et permet aux peaux blanches de bronzer. Le bronzage est une réaction naturelle de la peau quand elle est exposée au soleil. Des cellules spécialisées de l’épiderme fabriquent de la mélanine pour absorber certains rayons ultraviolets (UV B) dangereux pour les gènes présents dans les noyaux cellulaires de la peau.

Ce sont ces mêmes gènes, retrouvés sur des fossiles humains, qui permettent aux chercheurs de retrouver la couleur de la peau noire de nos ancêtres, il y a 30 ou 40 000 ans.

Les premiers humains ont formé de nouvelles branches dans la grande famille des primates, il y a 5 ou 6 millions d’années. Ils avaient très probablement, comme leurs cousins chimpanzés, une peau blanche et velue. Ce pelage devait cependant gêner la régulation thermique du corps dans des exercices nouveaux (marche rapide, course…) permis par leur bipédie.

Ils se sont adaptés, en abandonnant la fourrure, et leurs peaux blanches se sont pigmentées pour se protéger du soleil d’Afrique. Des groupes ont quitté leur continent natal, pour coloniser d’autres terres, conservant une peau très sombre dans les régions équatoriales, exposées en permanence au même rayonnement. Ceux qui se sont acclimatés dans des régions tempérées ont vu leur production de mélanine suivre les saisons. Leur peau est toutefois restée très colorée tant que leur alimentation dépendait de la chasse et de la pêche, qui leur procurait assez de vitamine D. 

Un régime alimentaire moins riche en vitamines, provoqué par la culture de céréales et par l’élevage, a conduit les corps à se dépigmenter pour favoriser la production de vitamine D grâce au soleil, et compenser ainsi une carence alimentaire. Le monde antique connaissait les effets, fastes et néfastes, du soleil sur la peau, documentés par les médecins grecs (dont Hippocrate)…

Le rôle majeur de la vitamine D est d’activer l’absorption intestinale du calcium puis d’assurer sa fixation dans les os. La déficience en vitamine D durant l’enfance entraîne le rachitisme et des déformations du squelette qui peuvent compromettre la reproduction. La vitamine D est tout aussi essentielle dans la régulation des défenses immunitaires face aux maladies. 

Homo sapiens reste aujourd’hui le seul humain vivant, et il a su s’adapter à toutes les latitudes. Les mille nuances de couleur de sa peau sont le fait de quelques gènes (une vingtaine a été identifiée avec certitude, sur les 20 000 à 25 000 que compte notre génome), qui transmettent cette information à leur descendance. Certains de leurs caractères peuvent être récessifs). La génétique étudie aujourd’hui les échantillons de populations métisses pour mettre au jour de nouveaux variants.

Des phénomènes culturels interfèrent dans les processus biologiques naturels. Aujourd’hui, le blanc est la couleur des laissés-pour-compte. Trop blanc, le corps manifeste morbidité, vieillesse, et passivité. Une peau tannée témoigne de l’expérience du monde, celle du baroudeur qui a vécu comme celle de la femme avenante…

L’académicien et historien Pascal Ory étudie dans son ouvrage “L’invention du bronzage” ce renversement récent des valeurs culturelles liées aux couleurs de la peau.

Depuis l’avènement de la religion, donc de la culture, chrétienne, et pendant pratiquement vingt siècles, la civilisation occidentale va se polariser entre une négativité associée à l’obscurité, au sombre, à la nuit originelle (ignorante), et la posivité de la lumière, de la blancheur, de la virginité que portent l’image des saintes (Marie, Lucie…) et qui définiront pour longtemps les canons de la beauté.

Mais pas seulement… Pascal Ory y trouve aussi une explication à l’hégémonie blanche et à son élan colonisateur : porter la “bonne parole” aux peuples de peaux plus sombres…

Les huiles à bronzer seront-elles capables de poursuivre ce basculement des valeurs ? Le chemin semble encore bien long…

Démocratie

Pour les lecteurs qui n’auraient pas le temps de se référer au lien du titre qui renvoie à l’index démocratique de Wikipedia, je résume ; depuis 2006, un groupe de presse anglais publie le score de 168 pays du monde en matière de démocratie, qui se base sur une soixantaine de critères. Ce n’est pas vraiment une surprise, en tête la Suède, la Norvège ou l’Islande, et bons derniers la Corée du Nord, l’Afghanistan et la Birmanie. On distingue quatre grands groupes de pays :

  • les démocraties à part entière (dont la France au bas du tableau – 23ème place – avec l’Espagne, en 2023)
  • les démocraties imparfaites (comme les États-Unis, Israël, l’Italie…)
  • les régimes hybrides, de la 75ème à la 108ème place
  • les régimes autoritaires, de la 109ème à la 167ème place, avec la Russie à la 144ème place et la Chine à la 148ème

Ce dernier groupe des régimes autoritaires compte près de 40 % de la population mondiale, proportion qui a tendance à croître. Pourquoi cette soumission, cette attirance pour l’autorité ?

L’expérience du psychologue américain Stanley Milgram (demander à des personnes volontaires d’infliger des décharges électriques à un autre participant), démontrait en 1963 que  “65 % des sujets de l’expérience infligent des souffrances maximales à leurs congénères si on le leur ordonne”, a été répétée dans différents pays avec des résultats concordants. Des chercheurs en psychologie sociale de l’université de Grenoble ont récemment conduit une nouvelle série d’expériences qui confirme ce résultat, et montre une corrélation avec les opinions politiques : plus les participants ont un score élevé à l’échelle de l’autoritarisme de droite, plus le nombre de chocs électriques administrés est important. Autrement dit, plus les personnes ont des attitudes politiques conservatrices, plus elles ont également des attitudes intergroupes négatives (racisme, sexisme, homophobie), et plus elles adoptent des comportements hostiles (discrimination, agression motivée par l’intolérance notamment). À l’inverse, plus les personnes ont des attitudes politiques progressistes, plus elles ont également des attitudes intergroupes positives, et plus elles adoptent des comportements pro-sociaux (soutien aux personnes défavorisées notamment). 

Ce sont les attitudes autoritaires, plus que toute autre variable (personnalité, éducation, culture notamment), qui déterminent les attitudes intergroupes, les attitudes politiques, et le comportement plus ou moins coercitif, inégalitaire, et intolérant des personnes. 

Le phénomène des coalitions, bien étudié par le primatologue Bernard Chapais, précise comment s’exerce l’autorité chez les primates. Par exemple :

  • des individus dominants s’appuient mutuellement contre des individus subordonnés qui pourraient les renverser. Ce sont des coalitions conservatrices.
  • des individus subordonnés apportent un appui aux individus dominants contre d’autres individus subordonnés.
  • des membres d’un groupe attaquent des membres d’un autre groupe pour la défense ou l’expansion du territoire. 

Cet éclairage anthropologique donne un relief particulier aux comportements sociaux des populations humaines. Il permet de mieux comprendre le fonctionnement de l’autorité, et le regain d’attractivité qu’elle suscite. 

En gardant bien à l’esprit que ces données statistiques n’ont pas pour but de stigmatiser tel ou tel courant politique ou social, elles permettent néanmoins de prendre un peu de recul, et de remettre nos origines dans le champ de nos réflexions : les humains sont des primates. 

Rappelons qu’en 2006 13 % de la population mondiale vivait dans une démocratie à part entière, et, seulement, 8 % en 2022 (soit 5 % de moins en 15 ans). Ce qui tend à démontrer que la démocratie est une façon de vivre fragile et en cours de régression. Son maintien repose sur la vigilance de chacun, pour tenir en respect cette tendance à rechercher et à maintenir en place des pouvoirs politiques autoritaires. 

Ne perdons pas en quelques décennies ce que nous avons mis près de 6 millions d’années à mettre en place.