De l’espace pour les enfants

En un siècle, notre culture occidentale est insensiblement passée du dehors au dedans.

Je cherchais depuis longtemps à mettre des mots sur ce problème, et c’est Guillaume Bousquet, invité de Stéphanie d’Esclaibes dans le dernier épisode de son podcast “Les adultes de demain”, qui me les a offerts… Merci tous deux !

C’est pourtant évident ! Il n’y a pas si longtemps encore, les enfants disposaient d’espace pour jouer, courir, grandir physiquement et intellectuellement, cultiver leurs perceptions sensorielles et développer leurs facultés cognitives. Cet espace s’est petit-à-petit trouvé dévoré par la voiture : la circulation routière s’est intensifiée à un point tel, et dans les plus petites rues, que beaucoup de communes doivent remodeler les espaces collectifs, à la campagne comme en ville.

Cette même voiture est devenue indispensable pour les trajets scolaires.

Insensiblement, l’espace accessible aux enfants, qu’il soit naturel ou urbain, s’est étréci, amoindri, amenuisé, altéré, atrophié… L’hyper-sédentarité s’est développée : on a tout “sous la main” depuis son logement, l’école, l’entreprise, la salle de sport, et les champs sensoriels s’en trouvent confinés d’autant. 

Or, pendant des millénaires, les êtres humains ont développé leurs facultés cognitives par le mouvement, à l’extérieur. Les enfants ne profitent plus des perceptions sensorielles qui les mettraient en contact avec le monde, et que les écrans ne peuvent leur offrir. Ces derniers offrent sans doute l’opportunité de court-circuiter leur vitalité, de satisfaire leur appétit de découverte, leur curiosité naturelle : “ils se tiennent tranquilles”. À quel prix ?

Dès son plus jeune âge, l’enfant ne peut plus mettre en lien l’acquisition des connaissances avec ce qu’il perçoit ; il ne peut plus s’épanouir au monde. Il n’a plus la possibilité d’acquérir les compétences psychosociales qui lui permettront, adulte, de s’adapter, d’évoluer. 

Enfin, l’espace physique, s’il est essentiel, n’est néanmoins pas suffisant pour un développement harmonieux de l’intelligence humaine. Les bébés semblent prédisposés dès la naissance à l’acquisition du langage. Tout ce qu’ils ont entendu durant leur gestation leur a sans doute permis d’en poser les bases (on sait aujourd’hui que la prématurité est une cause avérée de retard dans l’acquisition du langage). Ils doivent pouvoir trouver un “espace de parole” qui leur permette de l’expérimenter.

Contrairement à l’écriture, la parole est mouvement, vibration, ouverture à ses perceptions, à ses émotions, à la comparaison, à l’attention interactive. La parole vient du plus profond du corps, elle se découpe et se recompose au fil de la vie, elle permet de débattre sans combattre, pourvu qu’on lui laisse un espace suffisant pour se développer.

Or, sur ce plan au moins, l’homme occidental est un pur produit d’une culture oppressive, dans le milieu familial comme dans le milieu scolaire.

On commence, bien timidement, à reconnaître à l’enfant un certain nombre de droits ; accordons-lui d’urgence celui d’être écouté, dans un cadre ferme et bienveillant, favorable à son épanouissement. 

Demain est à ce (modeste) prix !

Empathie

Sans doute le choix de mon sujet de réflexion hebdomadaire te parait-il anarchique, sans logique, erratique… Je me suis posé la question ; pourquoi ce sujet plutôt qu’un autre ?

Le plus souvent, le thème m’est inconsciemment “dicté” par l’actualité, ou quelquefois par mon humeur, rarement mauvaise, mais il arrive que des vapeurs de moutarde parviennent à chatouiller mes synapses, c’est vrai. Je tente d’éviter ça…

Pour simplifier, il me semble que mes choix sont dictés par le goût de réparer, qui m’accompagne depuis la sortie d’une enfance durant laquelle j’ai beaucoup cassé. 

  • J’aime à comprendre comment les choses fonctionnent, et les remettre en état. 
  • Je m’intéresse à la psychologie, sans en savoir assez pour “réparer” le cerveau humain, mais suffisamment pour conduire et tenter de réparer le mien, quand il débloque. 
  • Et surtout, je tente de comprendre comment fonctionne le “lien social” qui se tisse tout au long de notre vie. C’est le travail des sociologues, qui font des enquêtes sur des échantillons de population, et qui s’accordent depuis quelques années à reconnaître une détérioration généralisée du lien social. Et j’essaie ici de trouver les outils qui pourraient réparer ce qui ne fonctionne plus…

Si tu passes en revue les titres des pages qui s’empilent ici depuis quelques années, tu constateras que cette explication semble logique. Et puisque ma boite à outils est ouverte, et que j’ai parlé d’empathie la semaine dernière, c’est le sujet du jour.

L’empathie peut sembler être un bon outil pour réparer le lien social, mais elle n’est pas, ou pas seulement, cette capacité de s’identifier à autrui dans ce qu’il ressent. L’écrivain Victor Klemperer a recensé méticuleusement les expressions de l’empathie suscitée par la condition de juif allemand, entre 1933 et 1945. Et c’est très troublant : cette empathie du peuple allemand pour la condition juive n’a en rien gêné le développement du nazisme, ni freiné la folie de l’holocauste… 

C’est que l’empathie est d’abord biaisée par la proximité sociale. La préoccupation du sort des autres est en réalité très sélective, et il semble même qu’elle pousse cette sélection jusqu’à supprimer les nuances entre ceux dont on se sent proches, et (tous) les autres, qui sombrent dans l’adversité… Ce qui fait que l’empathie est très instrumentalisée par l’actualité (solidarité envers les victimes de catastrophes…), par les mouvements politiques (racisme…) ou par les mouvements culturels (représentations littéraires, télévisuelles ou cinématographiques).

D’autre part, l’empathie n’est pas, ou pas obligatoirement, altruiste. Elle aide simplement, trop simplement, à se forger une bonne conscience, à extrapoler la souffrance de l’autre au prisme de son propre vécu, contribuant au mouvement général de l’exacerbation des pulsions individualistes… 

L’empathie est donc un bon outil aux mains d’un bon ouvrier, qui se sait nécessairement coupé de l’expérience des autres, mais qui cherche malgré ce à comprendre et à tenter de réparer. Ça devait être dit.

Respect

Selon qu’on le ressent comme une obligation ou comme un sentiment, le respect prend un sens bien différent. C’est qu’il doit passer par la raison pour être accepté comme sentiment… La question est alors de savoir si un sentiment peut être “raisonnable”.

L’affectif n’accepte pas si facilement de se plier au diktat du rationnel.

Le respect est une notion qui se situe à l’articulation du cœur et de l’esprit.

C’est une disposition du cœur. Il suppose une reconnaissance sincère de l’autre, une forme d’empathie et de considération qui naît du sentiment. C’est par le cœur que nous accordons de la valeur aux autres et que nous ressentons le besoin de les traiter avec dignité. C’est aussi un produit de l’esprit. Il repose sur un jugement rationnel et une compréhension des normes sociales, morales et philosophiques. Le respect implique une réflexion sur les droits, les différences et les principes qui régissent la vie en société. Ainsi, le respect ne se limite ni à un simple ressenti ni à une pure obligation rationnelle : il naît d’une harmonie entre le cœur, qui permet de ressentir l’importance de l’autre, et l’esprit, qui en comprend les implications et les exigences.

Le manque de respect vient le plus souvent du court-circuit provoqué par un autre sentiment dans le jugement nécessaire à l’élaboration du respect. L’exemple le plus courant est la peur, qui inhibe la raison et bloque l’épanouissement du respect. C’est ainsi que fleurit le racisme. Sous l’empire de la colère, de la même façon, estime et considération disparaissent. La tristesse aussi mène à l’irrévérence (vis-à-vis des autres) et au dédain de soi-même, le plus court chemin vers la dépression.

Pour les enfants, l’apprentissage du respect est une discipline à part entière ; il n’est pas inné. L’enseigner, c’est montrer l’exemple, en respectant les autres, en se respectant soi-même autant que toute autre forme de vie. L’empathie est encore une bonne stratégie ; le raisonnement se construit en se mettant à la place de l’autre. Obéir aux règles est une saine discipline, pourvu que ces dernières soient claires et que leur utilité soit logiquement démontrée. Le raisonnement tient là une place majeure ! Il se développe dans la bienveillance et le dialogue.

La transition adolescente peut être insolente lorsque la raison a précédemment fait défaut. Il est encore temps d’apprendre, pour devenir un adulte respecté. 

Il n’est ici question que du sentiment sincère, de l’estime débarrassée de toute considération pour le pouvoir et l’argent.

Laissons la première place au respect pour tout ce qui vit, et qui forme une pyramide au sommet de laquelle nous sommes assis.

Réalités

Réalités au pluriel…

Il est une réalité objective, que nous percevons plus ou moins bien, et parfois pas du tout, constituée d’objets réels dont nous pouvons constater ou ignorer l’existence. Cette réalité existe indépendamment de notre conscience, et elle évolue en fonction de forces bien tangibles elles aussi : forces tectoniques ou force du vent, ou bien l’énergie que nous dépensons pour tenter de la modeler à notre gré.

il est une réalité subjective, intérieure, qui existe uniquement parce que nous en avons conscience. La joie que j’éprouve à m’exprimer ici est une réalité subjective, et ce que tu ressens en lisant ces lignes en est une autre.

Il existe une autre dimension, qui est la réalité intersubjective. Elle apparaît lorsque de simples histoires, romans, films…parviennent à l’état de légende. Le Père Noël et le monstre du Loch Ness sont des réalités intersubjectives. Il n’existe pas la moindre preuve de leur existence. 

Une réalité intersubjective est une construction collective qui perdure tant que des personnes y “croient”. 

Les monnaies sont autant de réalités intersubjectives, qui n’ont de sens, de valeur, que dans le cadre du réseau financier auquel elles appartiennent. Elles conservent leur puissance tant qu’on leur fait confiance ; on parle des monnaies fiduciaires comme des valeurs fictives, fondées sur la confiance en celui qui les émet et en ceux qui en usent.

Les états sont autant de réalités subjectives ; les identités nationales sont façonnées par des mythes nationaux et-ou religieux, sans cesse remises en causes et refaçonnées par les conflits, les alliances, les accords. Elles ne possèdent aucun fondement scientifique. Les plus grands groupements humains se sont constitués à force d’idéologies, car il est bien difficile de faire régner l’ordre dans un empire. Les réalités subjectives que représentent l’argent, la religion, l’identité nationale sont des histoires très efficaces pour l’établir et le maintenir. Au fil de l’actualité, on note la remise au goût du jour du mythe du chef viril, monsieur Poutine s’affichant des les mêmes poses avantageuses qu’en son temps Benito Mussolini. Monsieur Trump se croit obligé de tenter de broyer la main vers lui tendue, pour s’imposer physiquement, en bon cowboy sûr de lui… Ainsi chaque nation écrit-elle vaille que vaille son roman. L’inspiration provient encore, parfois, de la littérature, avec les “hommes providentiels”, mais les fictions modernes sont des sources inépuisables. 

Le “storytelling”, ou communication narrative en français, sait adapter des vérités bien souvent douloureuses ou dérangeantes, pour écrire des histoires qui deviendront peut-être des mythes bâtis sur des modes. 

Force est de constater que la rigueur scientifique est rébarbative. Chacun conserve en lui ce goût de l’enfant pour les histoires qui font rêver. Il n’est qu’à observer la façon dont les groupes de tout-petits voient et vivent leur environnement, pour le recycler à l’infini dans leurs jeux, et se racontent sans fin des histoires. Il suffit de constater le plus ou moins grand embarras des parents pour tenter de rapprocher les réalités subjectives et intersubjectives de leur progéniture de ce qui leur semble être la réalité objective de leur vie quotidienne.

La réalité, c’est comme le pastis ; une dose d’objectivité pour cinq de subjectivité.

Joie

C’est l’un des moyens pour sortir de la médiocrité, de l’individualisme égoïste qui conduisit Emma Bovary au suicide. C’est aussi un levier puissant contre l’exacerbation des insatisfactions affectives ou intellectuelles. Un seul souci ; ce tout petit mot de quatre lettres est bien difficile à manipuler.

Associée au cœur-passion, au feu, à la danse, la joie est pleine, brûlante, intense et se caractérise par sa brièveté. C’est la joie festive. Il en est une autre, plus profonde et de nos jours très discrète, qui fut encensée au Moyen-Âge, pour contribuer à l’expansion des mouvements religieux à travers l’Europe. Les traces en sont évidentes dans le répertoire musical baroque ; Bach, Vivaldi, Purcell ou Rameau ont laissé des pages éblouissantes d’une joie que les oreilles contemporaines apprécient particulièrement. Il en est de même avec la littérature : Cervantes, Shakespeare ou Rabelais nous ont transmis des écrits porteurs d’une énergie qui les ont rendus intemporels.

C’est de cette Joie majuscule dont on manque aujourd’hui. La question n’est pas ici de savoir pourquoi elle nous fait tant défaut, alors qu’elle fut si prolifique. Il faut simplement trouver la façon de la réhabiliter, de préférence sans mysticisme religieux.

Goliarda Sapienza l’a tenté, dans son roman “L’art de la Joie”, écrit entre 1967 et 1976, mais édité beaucoup plus tard, après sa mort, en dépit du désintérêt des éditeurs. Ce livre est un cairn sur le chemin de la Joie intérieure ; une expérience individuelle, donc particulière, à l’abord parfois difficile, mais exemplaire par l’énergie qu’elle convoque. Une énergie incarnée par Modesta, l’héroïne, dont l’histoire est écrite  avec joie. 

Quoi que l’on entreprenne, “faire avec Joie” est un concept qui va bien au-delà de la simple action. Les activités quotidiennes les plus routinières et les plus pénibles ne pèsent plus sur les épaules quand elles sont exécutées avec au cœur une Joie profonde.

Comment est-ce possible ?

Il est fort probable que tout tient dans l’objectif que l’on se fixe, qu’il soit individuel ou collectif. L’objectif de Goliarda Sapienza était d’écrire un roman, une activité solitaire et “recueillie”. Pour ce qui concerne les projets collectifs, la dynamique est la même. La Joie est porteuse d’une énergie contagieuse, qui favorise l’esprit d’équipe. Elle favorise des échanges authentiques et constructifs, essentiels pour bâtir des relations solides, un climat de confiance où chacun se sente libre de s’exprimer sans craindre le jugement. Les malentendus et les conflits sont résolus plus aisément. L’empathie s’épanouit, conforte les relations, favorise la communication et nourrit la mémoire collective de bons souvenirs.

Fait nouveau, les scientifiques, qui se méfient plutôt, à juste titre, des émotions qui perturbent considérablement le raisonnement, commencent à s’y intéresser

La joie est une émotion cardinale ! 

Le chercheur Emmanuel Petit le prouve dans son ouvrage “Science et émotion”.

Quelle que soit l’activité professionnelle, elle doit être portée par le plaisir, la passion, une Joie profonde. Il n’en faut pas plus pour changer notre perception du monde.

Emma

C’est le prénom de Mademoiselle Rouault, l’héroïne du roman de Gustave Flaubert “Madame Bovary”, un roman qui fit scandale lors de sa première édition et qui marque l’évolution de la littérature française, sortant de l’ère romantique pour initier le mouvement réaliste. Emma Bovary cristallise sur son nom une insatisfaction permanente de la vie réelle et le besoin d’aspirer à autre chose, qui n’est le plus souvent qu’un mirage

Les psychologues et philosophes contemporains considèrent aujourd’hui que ce profil est largement partagé dans les sociétés de type occidental, et qu’il n’est pas l’apanage du féminin. Mieux, cette insatisfaction profonde pourrait être un facteur indispensable de “progrès« . N’étant pas certain que tu puisses activer le lien vers la définition qu’en donne Wikipedia, j’en rapporte ici les premières lignes :

“Le progrès est le processus évolutif orienté vers un achèvement : l’idéal. Le concept de progrès, popularisé au XIXème siècle, s’appuie sur l’idée sous-jacente d’un sens à l’histoire. Cette notion s’observe dès l’Antiquité et sa définition a évolué au fil des différents paradigmes intellectuels.”

Le concept de progrès, tel qu’il est présenté, est bien concomitant à la création littéraire de Gustave Flaubert, qui intéresse le philosophe contemporain Jules de Gaultier, puis la psychiatrie, volet naissant de la science médicale. On évoque alors pour Emma une possible hystérie, un fourretout clinique très daté, qui a pratiquement disparu au fil des progrès de la psychologie. D’autres médecins évoquent aussi une tare constitutionnelle, ou tentent un rapprochement avec les symptômes cliniques de la paranoïa, sans vraiment convaincre.

Le bovarysme reste aujourd’hui un moteur puissant de l’évolution sociale. Le fait de vouloir “devenir autre que ce que l’on est” peut conduire à une intégration sociale qui va dans le sens du progrès (ci-dessus), comme il peut mener à adhérer à des utopies sociales mortifères et dangereuses. L’actualité est particulièrement riche en exemples de cette insatisfaction exacerbée qui tend à prendre des formes de plus en plus violentes. C’est que chacun tend y mettre l’idéal qui lui semble le mieux correspondre à son intérêt personnel. 

Le concept (politique) d’intérêt général substitue à la notion de progrès l’idée de croissance ou de développement.

Mais personne encore n’a tenté de revenir à l’origine de l’insatisfaction, en relisant le roman de Gustave Flaubert. Il semble bien que le mal-être d’Emma s’est nourri de la profonde médiocrité de chacun de ses partenaires masculins, père, mari, amants… 

De ce point de vue, le monde a-t-il beaucoup changé aujourd’hui ?

Emma rêvait de sortir de cette médiocrité, et elle l’a tenté seule, par ses propres moyens. Aujourd’hui, s’extraire de cette médiocrité, désormais invivable, est toujours dicté par cet individualisme féroce qui ne résout rien…

Il existe pourtant d’autres moyens !

Ailleurs

L’herbe est toujours plus verte dans le pré du voisin. 

Il suffit que tes yeux se posent sur le sandwich du copain, et te prend l’envie d’y goûter. Le marketing, qui nous sollicite en permanence, exploite à fond ce penchant qui ferait sourire, si ne pointait là-dessous la menace d’une frustration permanente…

Ne crois pas que ce petit défaut est réservé à la jeunesse !

Le brésilien Mario de Andrade, dans son poème “Maturité” de dit pas autre chose :

“J’ai compté mes années et découvert qu’il me reste désormais moins de temps à vivre que je n’en ai vécu jusqu’à présent. 

Je me sens comme ce gamin qui a gagné un paquet de friandises ; Il a dévoré les premières avec plaisir, mais quand il se rend compte qu’il en reste peu, il les savoure tout autrement. 

Je n’ai plus le temps pour des réunions interminables où l’on discute des statuts, des règles, des procédures et du règlement intérieur, sachant que rien n’arrivera,

Je n’ai plus le temps de supporter des gens absurdes qui, malgré leur âge n’ont pas grandi. 

Mon temps est court pour discuter des titres. Je veux l’essentiel, mon âme est pressée ; 

Plus beaucoup de douceurs dans le paquet.

Je veux vivre à côté d’humains très humains, qui savent rire de leurs erreurs, qui ne sont pas vaniteux de leurs triomphes. Des gens qui ne se considèrent pas comme élus avant l’heure, des gens qui ne cherchent pas à échapper à leurs responsabilités. Je cherche des gens qui défendent la dignité humaine, qui ne veulent marcher que du côté de la vérité, de l’honnêteté. 

L’essentiel est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.
Je veux m’entourer de personnes qui savent toucher le coeur des gens.
Des gens à qui les coups durs de la vie ont appris à grandir avec des touches douces dans l’âme.
Oui, je suis pressé, pressé de vivre avec l’intensité que seule la maturité peut offrir.
J’ai l’intention de ne gaspiller aucun des bonbons qui me restent, certain qu’ils seront bien meilleurs que ceux que j’ai mangés jusque là.
Mon objectif est d’arriver à la fin satisfait et en paix avec mes proches et avec ma conscience.
Nous avons deux vies et la seconde commence quand tu réalises que tu n’en as qu’une.”

Ces pensées, ces comparaisons sont seulement dictées par un instinct de survie sans doute plus poussé que celui de tout être vivant. Ainsi la race humaine n’a-t-elle cessé de comparer ; de toujours chercher le pré le plus vert etde dominer la nature, les autres, pour satisfaire cet instinct exacerbé. C’est ainsi que l’autre devient un danger, qui sans doute veut aussi assurer sa survie… Voilà l’une des racines du racisme mise au jour.

La société du paraître irrite plus encore, frustre et tend à provoquer stress, colère ou jalousie…

Or tu ne peux voir l’autre tel qu’il est ; tu es soumis(e) à tes biais de perception.

Et tu le sais.

Je te propose donc de méditer sur cette phrase :

“Ne souhaite pas trouver Dieu ailleurs que partout.”

André Gide – Nourritures terrestres.

Bénévolat

Le bénévolat peut être perçu comme un travail gratuit. C’est l’approche “comptable”, étudiée par la sociologue Maud Simonnet. Ce travail gratuit est de plus en plus utilisé, par les entreprises, qui profitent des stages obligatoires et non (ou très mal) rémunérés que doivent faire les étudiants en fin d’études, ou par l’État, comme on l’a vu dans l’organisation et l’encadrement des jeux olympiques de Paris, l’an passé.

On estime le travail fourni par les bénévoles en France à près de 600 000 emplois temps plein, à l’année. Le problème est le suivant : si l’on s’en tient aux chiffres, le bénévole d’aujourd’hui a vite l’impression d’être pris pour un pigeon. Ainsi les femmes qui assurent le “travail” ménager, et son corollaire, la cuisine, ou bien les compagnes de paysans ou d’artisans qui travaillent gratuitement aux côtés de leur conjoint toute leur vie, sans oublier bien sûr leur travail de gestation et de mise au monde

La prise en compte du travail gratuit fut d’abord une revendication féministe, mais aujourd’hui elle s’est étendue. Le sens du commun, du collectif, est fort pour ce qui concerne l’entretien de l’espace public. Les bénévoles s’organisent donc pour nettoyer les plages et les espaces collectifs que les communes ne peuvent pas ou plus assurer. Auxquels s’ajoutent maintenant des allocataires de programmes d’aide sociale, qui sont tenus de donner de leur temps et de leur énergie comme contre-don, en échange des aides sociales auxquelles ils peuvent prétendre.

Dans ce cas, le “travail gratuit” s’éloigne beaucoup de l’acte bénévole, militant et désintéressé. Ce n’est plus un acte libre de contrainte, mais une activité qui justifie le versement d’une allocation. L’État incite au travail bénévole dans la logique des politiques budgétaires et sociales. Le bénévolat est une variable d’ajustement qui permet aussi d’assurer des services d’autant plus essentiels que le taux de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté (1216 €/mois pour une personne seule en 2024) grimpe régulièrement. Les distributions d’aides alimentaires reposent entièrement sur le bénévolat. Les services de secours reposent sur des sapeurs-pompiers dont près de 80 % sont “volontaires”, donc bénévoles. De même l’aide sociale à l’enfance développe, en coordination avec les caisses d’allocations familiales, des aides à la parentalité qui reposent en grande partie sur le bénévolat (accueil en LAEP, tutorat, aides aux devoirs…). L’État pallie ainsi à ses propres carences en matière de protection, d’accueil, d’enseignement, de justice, avec l’aide du bénévolat, y compris pour des missions qui sont normalement de son ressort exclusif.

Le travail gratuit est instrumentalisé : il induit la précarisation, et contribue à l’entretenir.

Le bénévolat est bien une ressource “naturelle” cachée dans le cœur humain ; son exploitation est devenue une affaire d’état…

Valeur

Aujourd’hui, ce qui détermine la valeur d’un bien ou d’un service, c’est le marché.

À qualité équivalente, un produit – bien ou service – vaut cher s’il est rare, ou pas grand chose quand il est abondant. C’est le moteur essentiel de l’économie de marché.

Ainsi des produits agricoles, qui ne rémunèrent plus les producteurs pour leur travail, comme des productions industrielles, qui se dévaluent quand elles deviennent abondantes ; à ce stade, le savoir-faire fourni par les ouvriers et les paysans est devenu un service abondant sur le “marché » du travail, et il ne vaut plus grand chose. Alors on ruse en réduisant la durabilité des produits, et en produisant sans cesse de nouveaux produits censés être plus performants… Hormis la rareté, quelques actions peuvent donc rendre de la valeur à tout ce qui compose l’environnement des hommes, la destruction étant la plus efficace. Ceux qui ont fait de l’économie au lycée se souviennent peut-être de l’exemple du café brésilien qui alimentait les locomotives à vapeur durant la crise de 1929… La guerre est une entreprise de destruction bien plus efficace ; la guerre est une corollaire de l’économie de marché.

Certaines richesses naturelles ou humaines devenant rares, la gratuité des unes (air pur, eau pure…) la valeur des autres grimpe en flèche. Elles font leur entrée sur le marché. De même la chute de la natalité donne de la valeur à l’enfant. Crise démographique oblige, les offices statistiques français deviennent particulièrement diserts sur la valeur des enfants : on sait très précisément combien ils coûtent à leurs parents… L’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES) a étudié récemment la question (à partir de données chiffrées de plus de 12 ans) et la presse nationale en a largement répercuté quelques morceaux choisis ; “jusqu’à vingt ans, le coût moyen mensuel d’un enfant est de 750 € / mois…” L’étude reconnait ne pas prendre en compte l’apport bénévole (je reviendrai la semaine prochaine sur cette notion de bénévolat)  non quantifiable, des parents. 

Personne ne sait encore chiffrer la valeur de l’amour, mais l’État a quand même une idée assez précise du coût de sa carence, et de ce que la société devra prendre en charge de soins, pour pallier au manque d’amour chez un adulte qui en a manqué étant enfant !

il reste à savoir si les enfants ultra-marins sont au même prix… Notre Président, lors de sa visite à Mayotte après le passage du dernier cyclone, a bien fait savoir aux mahorais qu’en nombre de naissances, la maternité de Mamoudzou était la première d’Europe. Ces enfants-là sont-ils intégrés dans les chiffres de l’IRES ? 

Cette comptabilité est bien délicate. Mayotte rend service aux statisticiens pour soutenir un taux de natalité français légèrement supérieur au taux européen, mais le coût de la maternité de Mayotte, certes en territoire français mais unique sur tout l’archipel des Comores, coûte un bras au contribuable métropolitain…

Trop, c’est trop ! Ces enfants-là ne valent rien sur le marché…

Faut-il se féliciter de l’efficacité du cyclone Chido ? 

Il a détruit 90 % du bâti ; la reconstruction devrait faire baisser le niveau de chômage… 

Mais il semble qu’il n’ait pas tué suffisamment (une quarantaine de morts) dans ce département surpeuplé. La classe politique glose sur la fiabilité des données de l’INSEE. Laissons travailler les statisticiens ; le recensement doit être achevé cette année… 

Pourra-t-on en déduire la valeur de la vie d’un enfant ?

Naviguer à vue

L’actualité sportive fait des vagues cette semaine : un record pulvérisé par Charlie Dalin… Le tour du monde à la voile en solitaire et sans escale en presque dix jours de moins que le précédent record.

Bien sûr, d’une année sur l’autre la technique progresse, mais d’autres paramètres jouent.

Tu as peut-être entendu Charlie Dalin donner quelques explications. Il s’est d’abord fixé un objectif : participer au Vendée Globe, et tout faire pour gagner. Pour toutes ces grandes courses, la préparation est longue et minutieuse. Il a cherché des partenaires techniques et financiers. Il s’est préparé, sans savoir à l’avance combien de temps il mettrait pour boucler son tour de monde, sans connaître les conditions météo, ni les projets des autres concurrents. Ce travail de préparation s’est fait à partir de son expérience, de celle de ses partenaires, et de celles des concurrents des courses précédentes…

Jusqu’à l’heure du départ, sa méthode a été celle de tout porteur de projet : on réfléchit à toutes les éventualités et l’on embarque des solutions pour répondre aux hypothétiques problèmes qui pourraient se poser une fois parti… Cette organisation de départ doit être d’autant plus fouillée que l’objectif est ambitieux, mais elle est similaire 

  • à celle d’une personne qui n’est pas satisfaite des ses conditions de travail et qui veut en changer,
  • à l’état d’esprit des jeunes couples qui aimeraient mettre un enfant au monde,
  • ou qui veulent “faire construire”,
  • ou encore à ces chefs d’entreprise qui cherchent à se développer en proposant un nouveau produit sur le marché…

Dans tous les cas, quand l’objectif est clairement défini, la première étape de préparation peut être longue, mais la méthode est partout identique, même pour l’organisation des prochaines vacances !

C’est après le “top départ” que Charlie Dalin s’est distingué. Il a adapté sa stratégie lorsqu’en cours de route, il a vu l’un de ses rivaux bien placé pour lui damer le pion. Les options qu’il a alors prises se sont avérées meilleures. Il a su adapter sa route, sa voilure et une météo favorable l’a bien accompagné. Il est cependant formel : c’est la proximité visuelle d’un concurrent, un ami, qui lui a dicté la mise à jour de son plan de course. 

Le jour de ton départ en vacances, si les bouchons asphyxient le réseau autoroutier, tu peux envisager de changer d’itinéraire, si tu ne peux pas différer. C’est là que les capacités d’adaptation sont précieuses ; l’objectif reste le même et l’organisation préalable demeure un socle solide, pourvu qu’au fil du temps, des étapes soient possibles pour coller à la réalité. 

Que ce soit pour l’organisation de ses vacances, ou pour lutter contre le dérèglement climatique, les stratégies doivent, au moment de l’action, pouvoir s’adapter ; non pas faire marche-arrière ou changer d’objectif, mais s’adapter.

Dans une situation d’incertitude qui révèle des risques, des aléas imprévus, la meilleure attitude est de prendre du recul par rapport aux stratégies prédictives, de sortir des hypothèses statistiques initiales, qui ont présidé à l’élaboration du projet.

Ce constat vaut de la même façon pour les dirigeants politiques et les entrepreneurs d’aujourd’hui, qui se trouvent de plus en plus fréquemment en situation d’incertitude, et sont incapables de prendre des décisions, lorsque les stratégies prédictives de leurs services sont prises en défaut. Ils doivent se détacher du « business plan » et apprendre à naviguer de nuit !

Remerciements à l’enseignant-chercheur Dominique Vian, et à “The Conversation” pour leur travail de développement et de vulgarisation, qui a inspiré cet article.