En un siècle, notre culture occidentale est insensiblement passée du dehors au dedans.
Je cherchais depuis longtemps à mettre des mots sur ce problème, et c’est Guillaume Bousquet, invité de Stéphanie d’Esclaibes dans le dernier épisode de son podcast “Les adultes de demain”, qui me les a offerts… Merci tous deux !
C’est pourtant évident ! Il n’y a pas si longtemps encore, les enfants disposaient d’espace pour jouer, courir, grandir physiquement et intellectuellement, cultiver leurs perceptions sensorielles et développer leurs facultés cognitives. Cet espace s’est petit-à-petit trouvé dévoré par la voiture : la circulation routière s’est intensifiée à un point tel, et dans les plus petites rues, que beaucoup de communes doivent remodeler les espaces collectifs, à la campagne comme en ville.
Cette même voiture est devenue indispensable pour les trajets scolaires.
Insensiblement, l’espace accessible aux enfants, qu’il soit naturel ou urbain, s’est étréci, amoindri, amenuisé, altéré, atrophié… L’hyper-sédentarité s’est développée : on a tout “sous la main” depuis son logement, l’école, l’entreprise, la salle de sport, et les champs sensoriels s’en trouvent confinés d’autant.
Or, pendant des millénaires, les êtres humains ont développé leurs facultés cognitives par le mouvement, à l’extérieur. Les enfants ne profitent plus des perceptions sensorielles qui les mettraient en contact avec le monde, et que les écrans ne peuvent leur offrir. Ces derniers offrent sans doute l’opportunité de court-circuiter leur vitalité, de satisfaire leur appétit de découverte, leur curiosité naturelle : “ils se tiennent tranquilles”. À quel prix ?
Dès son plus jeune âge, l’enfant ne peut plus mettre en lien l’acquisition des connaissances avec ce qu’il perçoit ; il ne peut plus s’épanouir au monde. Il n’a plus la possibilité d’acquérir les compétences psychosociales qui lui permettront, adulte, de s’adapter, d’évoluer.
Enfin, l’espace physique, s’il est essentiel, n’est néanmoins pas suffisant pour un développement harmonieux de l’intelligence humaine. Les bébés semblent prédisposés dès la naissance à l’acquisition du langage. Tout ce qu’ils ont entendu durant leur gestation leur a sans doute permis d’en poser les bases (on sait aujourd’hui que la prématurité est une cause avérée de retard dans l’acquisition du langage). Ils doivent pouvoir trouver un “espace de parole” qui leur permette de l’expérimenter.
Contrairement à l’écriture, la parole est mouvement, vibration, ouverture à ses perceptions, à ses émotions, à la comparaison, à l’attention interactive. La parole vient du plus profond du corps, elle se découpe et se recompose au fil de la vie, elle permet de débattre sans combattre, pourvu qu’on lui laisse un espace suffisant pour se développer.
Or, sur ce plan au moins, l’homme occidental est un pur produit d’une culture oppressive, dans le milieu familial comme dans le milieu scolaire.
On commence, bien timidement, à reconnaître à l’enfant un certain nombre de droits ; accordons-lui d’urgence celui d’être écouté, dans un cadre ferme et bienveillant, favorable à son épanouissement.
Demain est à ce (modeste) prix !