Métiers

Le ministère du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles a publié la semaine dernière la liste actualisée des métiers en tension, destinée à faciliter l’accès à ces emplois pour les travailleurs étrangers ne provenant pas de l’Union Européenne.

Notons que “ministère” et “métier” sont des mots tous deux issus du latin ministerium, dont le sens le plus large est “charge que l’on doit remplir, emploi, fonction”. 

Ministre égale serviteur. 

La contraction du mot ministère en métier a tendance à en restreindre le sens aux métiers manuels, jusqu’à le réduire à la désignation de machine (comme le métier à tisser). La liste 2025 des métiers en tension compte fort peu de chefs (de chantier), d’ingénieurs ou de cadres, mais beaucoup de (man)ouvriers ; des personnes qui travaillent essentiellement de leurs mains. C’est une liste “à la Prévert”, un inventaire annuel dont le seul intérêt sera d’aider à débloquer quelques dossiers d’étrangers qui veulent travailler en France. Elle ne suffira pas pour résoudre ce problème de fond qu’est la désaffection pour les métiers manuels.

En quoi travailler de ses mains est-il dévalorisant ?

La responsabilité n’en revient pas, pas seulement, à l’industrie qui a développé la mécanisation dans tous les secteurs d’activité, pour “remplacer” le travail humain. L’appauvrissement des tâches est, certes, une cause de désaffection, mais ce n’est pas la principale. La cause principale est une fonction essentielle, mais discrète, de la biologie : l’économie d’énergie. Le travail, humain ou mécanique, implique l’emploi d’une énergie pour transformer la matière. Or, c’est une règle universelle, l’énergie ne peut ni se créer, ni se détruire, mais seulement se transformer. Ce que nos cerveaux appliquent scrupuleusement en économisant la leur, et celles des muscles qu’ils ont à gérer. 

Par exemple nos besoins en matière de déplacements (l’être humain a colonisé la planète par ses propres moyens de déplacement – marche et course – en quelques centaines de milliers d’années…) se sont trouvés puissamment dopés par la domestication du cheval, puis par le “cheval-vapeur”, avec les ressources minérales du charbon, puis du pétrole. On a l’impression, trompeuse, de pouvoir aller toujours plus vite, toujours plus loin, en se fatigant moins, mais en réalité, nos moyens de déplacement modernes consomment toujours plus d’énergie, qu’il faut partager avec toujours plus d’êtres humains. Il faut donc réintroduire ce principe d’économie d’énergieS – pas seulement la nôtre – dans notre quotidien, et dans la gestion de nos activités professionnelles…

Du point de vue de la (science) physique, un artisan qui travaille de ses mains dans son atelier, un paysan qui tire sa subsistance de sont lopin de terre, sont beaucoup plus économes, qu’un ministre qui vibrionne et se déplace, avec sa cour, pour exercer sa – petite – fonction d’organisation et de gestion de la vie publique.

Oui, il faut en passer par la mise en pratique d’une comptabilité adaptée à la gestion des énergies, et permettre ainsi de rendre au travail musculaire sa vraie valeur.

Les ministres (du Travail, comme tous les autres) pourront alors se consacrer à mieux gérer les responsabilités que nous leur avons confiées…

Hommage aux poissardes

Mon parcours étudiant est passé par Paris, il y a 50 ans. J’ai eu la chance d’y découvrir l’incroyable bouillonnement linguistique de cette ville, qui invente son langage, nourrie de l’apport des milliers de migrants qui, jour après jour, la bâtissent et la font évoluer.

Bernard Quemada, enseignant-chercheur, linguiste et pionnier de la lexicographie française contemporaine, était particulièrement sensible à cet apport.  Son travail est à l’origine du “FLE” (français langue étrangère), issu du travail du Centre de Linguistique Appliquée, qu’il crée à Besançon dans les années 60.

Dans le Paris pré-révolutionnaire, les poissardes tiennent le haut du pavé. Leur surnom vient de la confusion dans l’origine du mot, entre “poix”, une colle dont l’imagerie populaire enduit les doigts des voleurs, et poisson, vendu à la force de la faconde des harengères des Halles et de la Maube (place Maubert). 

Le vendeur de poisson du village des irréductibles gaulois de la bande dessinée “Astérix”, illustre au profit du masculin une réelle et puissante expression féminine qui prend toute son ampleur dès 1789, lorsque l’élite révolutionnaire s’adresse à l’ensemble d’un public populaire que l’écrit ne peut toucher que très indirectement.

Les placards, ancêtres des affiches, sont lus en public et largement commentés. Puis fleurissent les pamphlets, dans les rues comme au sein des sociétés populaires données par différents groupes politiques qui interviennent sur la scène révolutionnaire. Leurs auteurs se camouflent derrière un personnage populaire imaginaire, comme le “Père Duchêne”, auquel se substitue vite la “Mère Duchêne”, sa “moitié”, qui veut s’inscrire dans la lignée des marchandes de Paris (Madame Saumon, Madame Engueule, la Mère Simon, Catherine ou Margot…). 

Car sur le pavé de Paris, les personnages masculins jouent un rôle très secondaire en regard de celui des femmes du marché. Ces dernières tiennent le jeu, d’une même voix collective et forte qui interpelle l’élite dans la vie politique d’alors… Une fois écrite, cette voix prend des formes rhétoriques plus classiques, comme des “Adresses”, des “Compliments”, des “Arguments” ou des “Harangues”, dans un langage fleuri et affectif, figuratif et mal formulé, genre littéraire particulier, le “poissard”, style réaliste inventé par Jean-Joseph Vadé, et solidement implanté, reconnu partout en France. 

Le XIXème siècle littéraire tentera de circonscrire cet “argot” au vulgaire, mais les écrivains les plus classiques (Hugo, Zola…) savent s’y référer dans leur œuvre romanesque.

Dans leur domaine, de nombreux chansonniers y puisent les ressources de leur gouaille, sans toujours faire référence à l’origine féminine du genre, né de la parole des poissardes des marchés parisiens et provinciaux du Moyen-Âge.

Affectueuse pensée à ma grand-mère maternelle, dont le langage châtié, qu’elle employait avec ses petits-enfants, restait truculent et s’émaillait d’images colorées, de surnoms cocasses, pour partie collectés sur les marchés de Rouen où elle vendit du poisson dans sa jeunesse…

Biais

Chez l’être humain, le développement de la raison s’appuie sur une méthode simple, que les enfants acquièrent très rapidement ; il s’agit du “rangement », du tri, du classement. Les rudiments s’acquièrent sur des modèles transmis par les adultes, mais très rapidement, la créativité des jeunes esprits s’exerce à l’invention de nouvelles catégories, de classements différents. C’est l’essence même du jeu.

L’emploi du mot essence – ce qui est essentiel – me permet de mettre en lumière la seconde force du couple qui fait tourner le mental, et que l’on appelle l’essentialisation. Devant toute nouvelle situation, l’esprit humain classe, compare et cherche des clés de compréhension pour aller à l’essentiel.

C’est ainsi que la race humaine a conquis la planète où elle est née, forte de cette méthode qui s’est transposée à tous les domaines. Sa mise en commun, essentielle pour faire face à des situations et des problèmes de plus en plus complexes, a imposé l’étude et la mise en place de nouvelles règles pour encadrer l’usage du couple moteur “catégoriser – essentialiser” ; c’est ainsi que se sont développées les “Sciences”, dont le travail primordial est de détecter les biais de l’esprit humain, fruits de cette facilité à classer-simplifier.

Dans le monde de la couture, un biais est un ruban présentant une grande souplesse, grâce à un tissage diagonal, décliné dans des couleurs et matières qui permettent de répondre à de nombreux problèmes esthétiques et pratiques jusque dans l’ameublement, avec par exemple le passepoil.

La souplesse, qualité essentielle de ce biais couturier, devient un problème dans le développement des raisonnements logiques, car elle est source d’erreurs de mesure ou de jugement. Il est donc important de la connaitre pour éviter des erreurs méthodologiques qui faussent les gamberges. Ce biais est dit de “distorsion”.

Avec la montée en audience des réseaux sociaux, qui donnent à tous l’accès à la puissance de l’écrit, les conséquences peuvent être désastreuses ; psychologiquement et socialement. 

Préjugés faciles et intuitions “inspirées” sont de véritables poisons pour le corps social.

Mais on parle aussi , et beaucoup ces dernières années, de biais cognitifs, de raccourcis mentaux ou encore d’heuristiques de jugement qui selon le contexte peuvent s’avérer erronés. Mais pas toujours… Ce qui les rend moins dangereux que le biais de distorsion, pour l’homme de la rue, ou celui du café du commerce, mais cependant redoutables pour les professionnels qui prennent des décisions. Au fil de l’actualité, on a vu la finance (crises boursières), la médecine (vaccins), l’aviation civile (erreurs de pilotes),… être le théâtre de drames provoqués par des erreurs de jugement. 

Autant de raisons de les étudier de très près !

Les chercheurs se sont donc attelés à leur recensement (ils semblent pléthoriques), et à leur classement en différentes catégories… Toujours la même méthode, qui a appelé une généralisation très dommageable à la compréhension et au dépistage des biais cognitifs.

D’abord, ils ne sont pas si nombreux que cela ; de plusieurs centaines, les scientifiques en retiennent aujourd’hui tout au plus une cinquantaine, dont quelques uns méritent vraiment que l’on s’en méfie : ainsi le biais de confirmation. Beaucoup d’autres sont très spécifiques et ne doivent pas être sortis de leur contexte ; ils ne peuvent être intégrés dans l’essentialisation, dans la recherche du sens général. 

Ensuite, tout le monde n’y est pas exposé de la même façon ; par exemple les personnes montrant un excès de confiance (qui vont surestimer l’exactitude de leur jugement) et celles souffrant du biais inverse (qui vont sous-estimer la valeur de leur “intuition”) possèdent des traits de caractère dont elles devront impérativement tenir compte dans leur analyse.

Enfin, les biais cognitifs ne sont pas imparables, et si leur existence ne peut être niée, ni leur nuisance sous-estimée, le travail en équipes pluridisciplinaires, la relecture des écrits par les pairs, réduisent considérablement les risques. L’usage de l’intelligence artificielle (IA) n’est pas, pas encore, une solution fiable, car son élaboration reproduit jusqu’à présent les biais de ses concepteurs !

D’où l’intérêt de l’étude plus poussée des biais cognitifs et des neurosciences !

Écriture

Voilà un peu plus de 5000 ans que l’écriture est née, enfantée par les chiffres, qui réclamaient un support moins discutable que la mémoire humaine, pour voir s’épanouir leur autorité. Le système alphabétique est le résultat de l’absorption de certains symboles d’un alphabet sémitique ancien par l’alphabet grec, à la fin du 2ème millénaire avant J.-C., repris plus tard par les romains pour donner l’alphabet latin, celui que j’utilise en cet instant, et qui me permet de partager. 

Il me semble plus important de partager des idées, des concepts, plutôt que des souvenirs personnels ou générationnels. Mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il est plus facilement captivé par les “petites histoires”, faciles à mémoriser. 

Le “marketing”, commercial et politique, flatte ce goût cérébral pour le détail au point d’en faire une nouvelle activité économique, le “storytelling”, la mise en récit (en France) ou l’accroche narrative (au Québec). Alors je saupoudre mon écriture d’anecdotes personnelles ; il faut bien dire que, comme tout le monde, j’écris pour être lu. Je mets du ressenti, de l’affect, en veillant bien à préserver mon objectif initial : partager des idées.

Dans la réalité, la mise en récit prend très souvent le pas sur le contenu. La forme peut très facilement pervertir le fond. La raison se trouve repoussée dans une éventuelle dernière étape “intellectuelle”, bien loin derrière les contorsions narratives ou syntaxiques pour capter l’attention, et l’emploi à haute dose de vecteurs d’émotions, de désirs et de pulsions qui facilitent la réceptivité, qui captivent, capturent le lecteur…

Cette dérive explique l’explosion des “fausses nouvelles”, qui poussent sur le terreau des pulsions… La puissance de l’image, et plus encore celle de l’image animée, repousse encore le passage de la réflexion, du raisonnement, de la logique et de la dialectique de démonstration. 

Ce qui explique mon choix initial : pas d’image, seulement des mots. Avec cette nécessité de garder une priorité à la logique, car le verbe est, un peu moins que l’image, un puissant outil de manipulation. Il s’y ajoute le poids de l’écrit (“Les paroles s’envolent, les écrits restent”). La locution latine originelle est d’ailleurs inversée : “Scripta manent, verba volant”. Ce qui marque bien la prééminence de l’écrit, dans la rigueur mathématique latine.

Mes petites réflexions hebdomadaires ne sont donc pas si faciles à lire, je le sais.

Et c’est pour cette raison que j’y ajoute, depuis le début de l’année, un enregistrement. La sollicitation de l’oreille adoucit l’aridité de la lecture, et ajoute à la logique dialectique, la “musique”, les inflexions de ma voix.

Soin

Le mot anglais « care » se substitue assez facilement, depuis quelque temps, au mot « soin » dans la réthorique française. Le développement de la pensée (scientifique, culturelle et sociale) se faisant très majoritairement à partir du langage, il me semble important de faire aujourd’hui un petit état des lieux de la pensée du « soin ». Sa définition s’en trouvera précisée et le passage par le « care » deviendra inutile.

Tel que je l’ai employé, à plusieurs reprises, dans le texte de la semaine dernière, le mot « soin » couvre aussi bien l’attention que porte la mère à son nouveau-né, que la conscience mise par tout bon professionnel dans l’exécution de sa tâche.

Certains psychologues avancent même l’hypothèse qu’un enfant soigné par ses parents aura toutes les chances de faire plus tard un professionnel soigneux…

Or nous vivons une époque où l’économie rationalise tous les comportements, toutes les disciplines, et le soin n’y échappe pas ; nous en voyons les résultats dans les « crises » qui s’empilent dans les milieux de la santé, l’enseignement… Le qualitatif ne se soumet pas au quantitatif, et la pression technologique échoue à réduire le sujet à des « données ». Les lettres employées pour écrire le mot soin ne peuvent être chiffrées.

Les neuro-sciences, à leur façon, exercent aussi leurs pressions sur l’enseignement, vecteur de transmission du soin. Elles confondent trop souvent le perfectionnement nécessaire, lié à l’évolution des sciences, et l’augmentation du potentiel humain. Encore une façon de contraindre l’humanité aux chiffres, en parlant d’homme « augmenté » !

Dernière pression, et non des moindres, celle de la politique, qui renégocie en douce la définition de la démocratie, en « oubliant » que le gouvernement de soi est indissociable du gouvernement des autres, et en prônant un « Fais ce que tu veux« , mortel pour le soin collectif, celui que nous devons à notre environnement, à notre merveilleuse petite planète bleue

Ainsi cerné, le soin est bien au cœur de tous nos problèmes contemporains.

Vulnérabilité

L’humain naît très imparfait, contrairement à beaucoup d’autres mammifères, et il lui faudra beaucoup de temps et de soins pour devenir à peu près autonome.

L’enfance au sens large, tranche de vie d’une quinzaine d’années, est une période particulièrement vulnérable, vécue sous la tutelle des adultes, qui rabâchent à l’envi :

  • “Les enfants d’aujourd’hui sont des adultes en devenir”.
  • “Les enfants d’aujourd’hui font les parents de demain”.
  • “Il faut préparer les enfants au monde de demain”. 

À ces louables injonctions d’ajoutent des considérations plus récentes, par exemple ;

  • “Quel environnement, quelle société laissons-nous à nos enfants ?”
  • “Avant d’être adulte, l’enfant n’est-il pas d’abord un citoyen à part entière ?”
  • “Les enfants (de) migrants ne sont-ils pas les plus vulnérables ?”

Le rapport rendu au nom de la commission d’enquête sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance devant l’Assemblée Nationale vient d’être publié. Il fait l’effet d’un séisme et provoque de cruelles répliques. 

Le 14 avril, une plainte a été déposée contre la France, auprès du comité des droits de l’enfant de l’ONU pour « violations graves et récurrentes » des droits des mineurs confiés l’aide sociale à l’enfance.

Ses résultats, humains ou économiques, sont consternants.

On sait que les violences physiques, morales et institutionnelles, subies au cours de l’enfance laissent des traces indélébiles. 

Les enfants passés par la “protection de l’enfance” sont davantage exposés au chômage, à la pauvreté, ils ont un moindre accès aux études secondaires et supérieures. Ils sont également beaucoup plus nombreux parmi les sans-abri. 

Les enfants maltraités, pourtant nés dans des milieux “aisés” et “préservés”, sont de la même façon susceptibles de reproduire ce qu’il ont vécu, sont sujets aux mêmes désordres psychologiques, lorsqu’ils sont exposés aux maltraitances familiales.

La raison essentielle à ces dysfonctionnements et ces erreurs en cascade, c’est que la société moderne continue de rejeter, plus ou moins ouvertement, l’idée même de vulnérabilité : c’est un état intolérable. La fragilité effraie les parents, qui aimeraient voir leur progéniture échapper à cette faiblesse qui la dévalorise.

Toutes les formes de vulnérabilité sont d’ailleurs, parfois à bas bruit, souvent haut et fort, stigmatisées, dans un louable souci de rationalisation, de gestion rigoureuse, de “management” de ressources qui ne sont pas inépuisables… 

Cynthia Fleury nous en a prévenus, dans un petit livre paru chez Gallimard en 2019.

Elle fait une analyse très fine de l’évolution du soin, par l’activation des potentiels chez l’enfant, à travers les soins parentaux, et l’éducation au sens le plus large…

Les métiers du soin (médecine du corps et de l’esprit, enseignement et éducation) se sont développés et féminisés, ce qui a contribué à les invisibiliser, 

à les dévaloriser, face à la “science” des valeurs, l’économie financière.

Fort heureusement, les sciences “humaines” (philosophie…) commencent à percevoir l’homme en interaction avec des écosystèmes, au sein desquels sa vulnérabilité devient un vecteur de connaissance, une façon de mieux les comprendre…

Toutes les vulnérabilités doivent être prises en compte pour susciter des activités créatrices inclusives.

Contredire

La contradiction n’est pas seulement l’opposition à l’interlocuteur. 

Cette vision simpliste tue toute la richesse de la critique.

Dans cette société hyper-connectée où nos cerveaux sont en permanence sommés de prendre connaissance, de mémoriser, de peser le pour et le contre, le premier des réflexes est de faire un moment le vide pour laisser nos neurones se rasséréner.

Le bombardement cognitif reprend cependant bien vite, et dans cette ambiance saturée et cacophonique, contredire équivaut à la chicane, à la contestation, à la négation, en un mot à la bagarre…

J’en veux pour preuve la facilité avec laquelle le ton monte au fil des conversations sur les réseaux sociaux. 

C’est oublier la puissance du cerveau humain collaboratif. 

Une opposition bien conduite est porteuse de réflexion commune, qui permet le raisonnement dialogique…

Voici un exemple, sur un sujet que l’actualité remet régulièrement en avant, souvent sans autre effet que l’huile sur le feu ; c’est celui de la religion, ou plus exactement des religions monothéistes. 

Toutes se sont développées sur le même modèle ; l’établissement d’un consensus autour d’une même excellente idée : le respect de la vie humaine, cette dernière étant l’ultime expression de la Création (Divine ou pas). Selon les lieux et les époques, cette idée s’est développée de différentes manières, et les interprétations se sont multipliées, provocant des schismes dévastateurs ; chicanes, bagarres… et guerres sans merci : des guerres “saintes” qui trouvent leur énergie dans l’opposition. 

L’idée première est ainsi complètement oubliée et le respect de la vie passe ostensiblement aux oubliettes… 

Bien étranges religions qui s’exacerbent, tuent et dévastent tout.

Je me permets donc de les contredire en rappelant à tous les protagonistes qu’ils contreviennent à leur propre existence, et qu’ils se renvoient eux-mêmes au Néant, par leur incapacité à établir et à nourrir un dialogue contradictoire…

Quelle tristesse !

La Vie est pourtant si belle !

Cheval

Le cheval est un animal mythique, et son histoire reste sur bien des points mystérieuse. La famille des équidés apparaît il y a 60 millions d’années et colonise très tôt les Amériques. Certains traversent le détroit de Behring pour se répandre en Eurasie, puis en Afrique. Sous l’influence de leur environnement, ils adoptent de nombreux genres et se spécialisent pour courir vite et longtemps, deviennent herbivores et monodactyles : le genre equus a 4 millions d’années. Il est donc à peu près contemporain du genre homo erectus.

Leur rencontres est fort dommageable pour le cheval. Il doit encore s’adapter pour échapper au chasseur, qui l’apprécie comme gibier. Sur le continent eurasien, il apprend à s’en méfier, et survit assez longtemps pour connaître la domestication, qui date de 10 000 ans. Aux Amériques, il s’est adapté à toutes les latitudes, et malgré la présence de prédateurs redoutables, il prolifère jusqu’à l’arrivée de la race humaine, qui franchit le détroit de Behring dans l’autre sens, voilà 15 000 ans.

À l’arrivée des conquistadors espagnols, les races équines natives semblent avoir complètement disparu. Le bronco, cheval “sauvage” de l’Amérique moderne, serait un descendant du cheval européen qui a traversé l’Atlantique dans les galions espagnols… Car de l’autre côté de l’océan, le cheval domestiqué joue depuis 5 000 ans un rôle de premier plan dans les guerres que se livrent les hommes. Le cheval est employé pour sa force de traction partout, jusqu’au fond des mines, mais aussi pour sa rapidité, dans les services postaux comme au sein des armées.

Deux raisons au choix de ce sujet : d’abord la récente publication d’un livre : “Une histoire animale du monde”, sous la direction de l’historien spécialiste de la question, Éric Baratay. Ensuite une raison familiale. Le père de ma mère est mort en 1950, quelques semaines avant le mariage de sa fille aînée. Je ne l’ai pas connu. La famille a cependant transmis quelques histoires, où le cheval joue un rôle majeur. 

Lucien est né en 1896, en Normandie. Lorsqu’il est appelé pour le service armé en 1916, il est boulanger dans la banlieue rouennaise. L’armée a besoin d’hommes, mais aussi de chevaux, pour les régiments de cavalerie, et pour l’artillerie. À cette époque, les navires des lignes transatlantiques remontent la Seine jusqu’à Rouen, et livrent depuis les États-Unis de pleins chargements de chevaux stressés et fourbus par huit semaines d’un voyage très éprouvant. S’ils ont vécu un semblant de dressage avant leur départ, les survivants ont tout oublié, et Lucien se retrouve chargé du dressage de ces derniers, dont l’artillerie a grand besoin pour sa logistique. Si, au début de la première guerre mondiale, les régiments de cavalerie sont en première ligne sur les champs de bataille, ils sont insuffisants en nombre pour permettre une stratégie de mouvement. L’artillerie et les tranchées les renvoient vers l’arrière, dans un rôle moins glorieux mais essentiel : les défilés militaires, pour maintenir le moral… de la population civile urbaine. La cavalerie lourde (Cuirassiers et Dragons) en impose dans les parades. Le palefrenier des armées Lucien se découvre un talent de dresseur. Il aime les chevaux, qui l’écoutent. Il est incorporé dans les Dragons et se trouve finalement responsable du dressage des chevaux des officiers, au fort de Vincennes. Il y restera cantonné jusqu’à sa démobilisation, en mars 1919. 

Il sera toute sa vie reconnaissant au cheval de lui avoir permis d’échapper aux massacres. Car bien peu de soldats de la classe 16 ont retrouvé leur foyer après le conflit…

Voyage intérieur

La semaine dernière, je te proposais d’écrire une nouvelle fiction, qui peut-être un jour contribuerait à l’évolution de la réalité. Les moins imaginatifs y parviennent sans même en avoir vraiment conscience. Il paraît même que les adolescents appellent ce processus mental le “shifting” ; une sorte de rêve éveillé qui permet d’échapper à la réalité du moment pour voyager intérieurement, explorer un monde onirique scénarisé, découvert sur les réseaux sociaux, dans les romans ou les séries…

Les enfants acquièrent très tôt cette faculté, en suivant d’abord mentalement les histoires (“Il était une fois…”) qu’ils peuvent entendre, puis en les explorant, profitant des non-dits, des zones d’ombres, pour les revivre à leur façon, intensément, avec des émotions fortes. Ces histoires peuvent se développer dans leurs jeux, qui sont leur façon de se construire en explorant leur environnement, puis en grandissant, par la rêverie, dont les adultes ont tendance à vouloir les détourner, pour les formater à la concentration nécessaire dans la réalisation des tâches quotidiennes.

Un collectif pluridisciplinaire français joliment baptisé “CARMEN” (Conscience Attention et Représentation MENtale) travaille sur le rôle de nos différents circuits cérébraux dans la remémoration du passé couplée à la capacité de se représenter l’avenir.

Deux réseaux cérébraux sont concernés : l’un tourné vers le monde intérieur (réseau du “mode par défaut’) et l’autre vers l’extérieur, et s’ils ne travaillent pas simultanément, ils sont néanmoins très interconnectés, et l’un reste en veille tant que l’autre est actif.

Le “mode par défaut” (DMN) apparait dès le stade fœtal, et il a été mis en évidence chez les mammifères. Son altération, provoquée par des lésions traumatiques ou psychiatriques, peut influencer, voire rendre impossible le voyage mental. D’abord latéralisé dans l’hémisphère droit du cerveau, il devient bilatéral avec l’apprentissage et la maîtrise du langage. Il persiste au long de la vie et n’est pas altéré par le processus du vieillissement normal.

L’hippocampe, autre région du cerveau, semble être la clé dans la projection du passé vers le futur, et par lui se développerait la capacité “dynamique” (mouvement, action) du  voyage intérieur.

Ce voyage est plus ou moins contraint par la pression du réel ; vagabondage mental lorsque le cerveau est disponible, appel aux souvenirs lors de séquences récréatives (lecture…), jusqu’à la contrainte forte : nécessité d’une tâche à accomplir qui a besoin de souvenirs précis pour être exécutée.

Différentes techniques méditatives permettent à chacun d’explorer et de cultiver son for intérieur.

Cette capacité n’est en elle-même pas exceptionnelle : les mammifères semblent en être dotés. L’être humain est cependant le seul à posséder le pouvoir de partager l’expérience de son voyage, donc sa “vision”, avec des congénères, et de les impressionner suffisamment pour créer un groupe vivant la même fiction au point de transformer une fiction en mythe. L’historien Yuval Noah Harari explique ainsi, dans son dernier ouvrage “Nexus”, l’apparition et le développement des religions, par la mise en place de liens intersubjectifs au sein d’un population donnée.

À petite échelle, sans doute est-ce le même phénomène qui lie et fédère deux personnes amoureuses : le partage d’une fiction qui devient réalité.

Perspective

Dans la conclusion de ma dernière chronique, publiée ici même vendredi dernier, j’ai évoqué demain. Or personne ne sait de quoi sera fait demain. Et c’est peut-être ce qui pousse des populations entières à prendre des précautions, par des pratiques guerrières ou commerciales très agressives envers leurs voisins… D’accord, cette hypothèse n’engage que moi, mais tu reconnaîtras qu’homo sapiens sapiens déteste particulièrement l’incertitude. Son gros cerveau l’a familiarisé avec la réflexion, l’élaboration d’hypothèses et de projections pour l’aider à définir son avenir. 

J’en veux pour preuve son parcours historique, magistralement résumé par Y. N. Harari, dans son livre “Sapiens”. Sa lecture te donnera plus de détails, mais j’essaie de résumer.

D’abord, ce n’est pas le seul représentant de l’espèce humaine à avoir vécu sur la planète Terre. Une bonne douzaine d’autres a voyagé et prospéré sur à peu près tous les continents, et jusque dans les contrées les plus isolées (qui ne l’ont pas toujours été, lorsque le niveau des mers et des océans a baissé). C’est cependant le dernier représentant : tous les habitants de notre planète sont aujourd’hui des “sapiens”, sans exception.

Est-ce un hasard ? Il s’est durablement installé partout et partout où il s’est installé les autres espèces humaines qui pouvaient préexister ont disparu. C’est une constante dans son histoire. Y. N. Harari propose, dans son dernier ouvrage, “Nexus”, une explication originale à cette “suprématie” de l’homo sapiens : sa faculté à (se) raconter des histoires, des fictions, et à y croire…

À l’heure où il cherche d’autres planètes à coloniser, sapiens constate un effondrement massif, et qui va s’accélérant, des espèces animales et végétales sur celle qui l’a vu naître et prospérer, à cause de l’usage massif des énergies fossiles. Ce n’est pas une fiction.

Un peu plus tôt, il y a à peu près 12 000 ans, la domestication de certains végétaux (blé, riz, maïs…) et animaux (bovins, ovins…) avait assuré sa suprématie grâce à une organisation agricole capable de nourrir une progéniture de plus en plus abondante. Auparavant, homo sapiens s’est hybridé avec des “cousins” lointains, comme l’homme de Néandertal, en Europe de l’ouest, ou ailleurs avec d’autres hommes “archaïques”. Il reste fort peu de traces de ces ancêtres lointains, en dehors de l’ADN de chacun d’entre nous. L’étude du génome humain, moderne et archaïque, permet de mettre à jour le métissage du genre homo. Là non plus, pas de fiction !

Enfin les archéologues, qui grattent un peu partout la surface de notre petite planète, pour y retrouver et étudier les traces laissées par le genre homo dans le passé, sont unanimes à reconnaitre que l’extinction des “mégafaunes” (les plus grosses bêtes), qui avaient pu se développer et prospérer sous des formes très diverses au fil des millénaires, correspond à l’arrivée de nos ancêtres lointains dans leur régions.

Sapiens colonise les deux Amériques, en passant par le détroit de Behring, il y a 15 000 ans. Les gros animaux, encore présents  en cette fin du pléistocène, disparaissent à la même période. Sans doute ne se méfiaient-ils pas suffisamment de ces bipèdes nouvellement arrivés ! 

Même phénomène en Europe, où les mammouths constituent sans doute un gibier de choix pour l’homme de Néandertal ou celui de Denisova (Sibérie)… Les derniers mammouths laineux, qui se sont adaptés aux rigueurs de l’île Wrangel (cercle polaire arctique), sont les derniers à s’éteindre, il y a près de 5 000 ans, avec l’arrivée des humains sur les lieux…

Quand Sapiens parvient en Australie, voilà 50 000 ans, de la même façon les plus gros marsupiaux et bien d’autres mammifères disparaissent du continent.

La faune africaine résiste un peu plus longtemps à la pression humaine. L’explication tient peut-être dans le fait que c’est là, en Afrique, que nait, se développe et se multiplie le genre homo durant 5 ou 6 millions d’années… Les animaux ont eu le temps d’apprendre à s’en méfier ; ils se sont adaptés.

Si l’on remet tous ces faits incontestables en perspective, l’histoire qui s’impose à l’esprit est-elle si flatteuse pour le genre humain ?

Il est plus que temps d’écrire une nouvelle fiction, plus respectueuse de la Vie.

En espérant que nous soyons assez nombreux pour y croire, très fort !